Dans
l'écriture des vies familiales que le passé nous laisse en
héritage, le lien social et politique revêt un intérêt tout
particulier : il nous éclaire sur la réalité de la vie
quotidienne de nos aïeux et contribue à leur donner vie.
D'individus isolés émaillant parfois sans grand relief un arbre
généalogique lentement construit, cette dimension sociale construit
une société vivante et nous conduit de la généalogie à
l'histoire.
Si
les positionnements sociaux et politiques de nos ascendants peuvent
être souvent appréhendés dans un passé récent, nourri de
témoignages non encore oubliés, l'exercice devient difficile pour
les périodes plus anciennes. Que pouvait bien penser tel ancêtre,
en 1662, de la situation économique et politique de sa paroisse, de
sa province ou du royaume ? Le savoir est d'autant plus
enthousiasmant qu'il est généralement illusoire d'y parvenir un
jour. Alors, quand une recherche vous fait découvrir les détails
d'une vie passée, vous remerciez le hasard de vous les avoir
offerts.
Le
hasard ? Je continue à me demander, sur ce point, s'il s'agit
d'un hasard ou d'un appel. Comme lors de ma découverte fortuite de
Delphine Morlais, morte en déportation, ou d'Isoline Morlais, mère
inconsolable d'avoir perdu la trace de son fils parti aux colonies.
Et aujourd'hui encore, c'est de la famille Morlais que vient ce
lointain appel, comme une demande de réparation d'un trauma du
passé.
Dans
un ouvrage en cours d'écriture, j'indique que je donnerais cher pour
vivre la Révolution avec mes aïeux et observer, comme un témoin
attentif et discret, leurs faits et gestes en cette période si
troublée, comme en miroir de notre époque incertaine. S'il est
possible d'imaginer de probables préférences pour les « blancs »
ou pour les « bleus », ces suppositions tenaient jusqu'à
présent à des événements collectifs engageant des populations
entières. Ce fût le cas, par exemple, du saccage de l'arbre de la
Liberté devant la mairie de Plougonvelin en juin 1796. L'enquête
conduite alors s'était vu opposer un silence collectif auquel ont
participé mes ancêtres Le Baill, puisque chacun savait et que nul
n'a voulu parler. Un silence imposé par la peur, la loyauté envers
l’Église ou par la conviction : je ne connais pas à ce jour
la position personnelle de mes ancêtres léonards sur la Révolution,
et je dois m'en tenir à une estimation probable en faveur d'une
préférence pour le clergé et d'une défiance à l'égard des
symboles de la jeune République.
Le
cas de Michel Chilou que je relate ici est différent puisque, pour
la première fois dans l'écriture de l'histoire familiale, on peut
affirmer une conviction individuelle.
Né
le 11 juin 1741 (1) au foyer de mes ancêtres Jean CHILOU et Lucrèce BARBIER,
cultivateurs à Romillé (Ille-et-Vilaine), Michel grandit dans la
ferme de ses parents située au village de la Basse Chaise. Bien que
proche de Rennes, cette paroisse ressort alors du diocèse de
Saint-Malo.
La
fratrie est nombreuse, puisque les parents Chilou élèvent pas moins
de huit enfants, dont sept garçons et une fille. Parmi eux se trouve
mon aïeul Bertrand (1732-1771), le frère aîné qui conduira la
ferme jusqu'au décès du père puis qui exploitera avec sa femme
Perrine LORENT celle de la Haie Berthelot où naîtront ses enfants.
On
trouvera en annexe la généalogie simplifiée qui me relie à
Bertrand Chilou, mon « Sosa 228 (2) »,
et à son frère.
Localités
évoquées dans la biographie de Michel Chilou
Michel
se présente ainsi comme le frère de mon ascendant, sixième enfant,
sans espoir de pouvoir rester exploiter une ferme surpeuplée. Au
sein d'une famille nombreuse, l'orientation d'un fils vers le
séminaire est chose habituelle, surtout s'il montre quelques
aptitudes à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. C'est
ainsi que Michel est envoyé par ses parents au collège de Dinan,
situé dans le même diocèse.
A
l'issue de ses premières études chrétiennes, c'est à Dol, dans
l'évêché voisin, que Michel est tonsuré et minoré (3) sur autorisation de l'évêque de Saint-Malo le 9 septembre 1767. Il reçoit
le sous-diaconat à Saint-Malo le 24 septembre 1768 puis est ordonné
diacre le 31 mars 1770. Le frère de mon aïeul est enfin élevé au
sacerdoce par l'évêque de Dol en vertu d'un dimissoire (4) du 11 mars 1771.
Le
11 juin de la même année, mon ascendant Bertrand Chilou décède :
il ne connaîtra pas le sort que l'histoire va réserver à son
frère devenu homme d’Église.
Une
fois ordonné prêtre et pour une raison inconnue, Michel Chilou ne
postule pas pour une chaire paroissiale. Il revient dans sa paroisse
d'origine où il dessert notamment la chapellenie des Pâques tout en
aidant les prêtres des paroisses voisines en cas de besoin. Il
assure de plus quelques apprentissages auprès de certains jeunes
désireux de s'instruire et d'arriver au sacerdoce.
Il
quitte finalement Romillé et se met au service du recteur de
Parthenay, Gilles-Louis Paytra. Son dévouement semble très apprécié
des paroissiens, pour le meilleur et pour le pire, comme on le verra
bientôt.
C'est
alors qu'éclatent les troubles révolutionnaires qui vont rapidement
gagner les campagnes. Dès juillet 1790 est voté par l'Assemblée
nationale constituante le principe d'une constitution civile du
clergé, nouveau cadre d'exercice de la religion voulu par la
Révolution : suppression de nombreux diocèses pour faire
correspondre les nouveaux aux limites départementales, élection des
évêques et des curés par des représentants citoyens, suppression
du clergé régulier, etc. Ce sont autant de mesures que rejettent le
clergé en place et, par conviction ou soumission, une majorité de
la population des paroisses.
Une
proportion élevée du clergé breton, que l'on évalue à 80 % (5),
rejette cette constitution et refuse d'y prêter serment. Michel
Chilou suit l'exemple de nombreux autres et refuse de prêter
allégeance, devenant aux yeux du pouvoir révolutionnaire un prêtre
réfractaire ou insermenté. A l'inverse, le clergé paroissial de
Romillé prête serment, et la présence de ces prêtres et vicaires
jureurs complique le retour de Michel dans sa paroisse natale.
Face
à un refus massif de ce nouveau statut, soutenu par la majorité de
la population, le pouvoir révolutionnaire adopte dans un premier
temps une position modérée tout en incitant de plus en plus
fermement les prêtres insermentés à jurer allégeance à la
constitution civile.
Le
14 avril 1792 est rendu en Ille-et-Vilaine un arrêté départemental
imposant aux prêtres réfractaires soit de prêter serment, soit de
quitter leur paroisse et de venir résider au chef-lieu du
département. Michel fait le choix risqué de rester à Parthenay et
de poursuivre son action auprès des paroissiens.
Le
30 avril, les officiers municipaux de Parthenay, satisfaits des
services rendus par Michel Chilou, sollicitent une dispense en sa
faveur : «Nous vous prions, écrivirent-ils, de bien
vouloir lui donner pleine et entière liberté de faire dans notre
paroisse comme à l’ordinaire ses fonctions et d’aller et venir à
Romillé, sans y être inquiété en aucune façon quelconque».
Cette
faveur est refusée : «Considérant, écrit le 12 juillet
1792 le Directoire du département,
que si le sieur Chilou était sincèrement dans les dispositions
de ne pas troubler l’ordre public et de ne détourner aucun citoyen
de l’obéissance due à la Loi et aux autorités constituées, il
n’aurait pas refusé la déclaration prescrite par l’article 2 de
l’arrêté du Conseil général du Département du 15 avril dernier».
Michel
Chilou passe outre et poursuit son activité. Il administre par
exemple un mariage à Parthenay en juin 1792 (6),
contrevenant aux lois et arrêtés.
Mariage.
Nous soussigné Michel Chilou, prêtre de la paroisse de Romillé
faisant les fonctions de vicaire dans la paroisse de Parthenay,
évêché de Rennes, avons par procuration de Mgr Paytra, recteur de
ladite paroisse, administré la bénédiction nuptiale à François
Despoix fils majeur de feu Gilles et de Perrine Geffroy originaire de
Romillé (etc.)
Il
ne s'exile pas, comme d'autres prêtres, et continue par ses services
à être apprécié de ses paroissiens de Parthenay. «Les
paroisses de Parthenay, de Romillé, de Gévezé, de Pacé et de
Saint-Gilles éprouvèrent surtout les bienfaits de son zèle
apostolique et en gardent encore de précieux souvenirs. Les
meilleures familles de ces paroisses doivent la conservation de leur
foi au dévouement inépuisable de l’abbé Chilou».
Convaincu
de son utilité et de son droit à poursuivre son action auprès des
fidèles, Michel Chilou se rend clandestinement dans les paroisses
environnantes où il célèbre des offices de nuit, dans les bois ou
des granges, notamment à Saint-Gilles. C'est là qu'il est découvert
et dénoncé par un habitant.
Traqué
par la garnison de Montfort-la-Montagne (7) qui inspecte méticuleusement chaque ferme de Saint-Gilles, l'abbé
Chilou est finalement découvert le 18 juillet 1794 à 3 heures du
matin dans le grenier d'une ferme du Bas-Monclair. Le fermier,
François Louessard, avait été dénoncé comme receleur de prêtres
réfractaires auxquels il donnait l'autorisation de célébrer les
messes en sa demeure.
Michel
Chilou est emmené sous bonne garde à Montfort où il est emprisonné
et interrogé. Avec d'autres prisonniers, il est transféré à
Rennes. Le 9 juillet 1794, leur noms sont inscrits sur le registre
d'écrou de la prison de la Porte Saint-Michel.
Michel
est traduit cinq jours plus tard au tribunal criminel
d'Ille-et-Vilaine qui, traitant également d'autres affaires
relatives à l'abbé Tostivint et à la famille noble de Bédée,
décide pour eux la peine capitale.
Il
monte le 26 juillet 1794 à l’échafaud installé place de
l’Égalité (8) où est installée la guillotine. C'est là qu'il est décapité avec
l'abbé Tostivint, rejoignant le sort de 300 personnes durant les
années 1793 et 1794.
La
guillotine à Rennes en 1793 (9),
alors installée place d'Armes
(actuelle place de la Mairie).
Deux
jours après, la tête de Robespierre tombe à son tour à Paris,
traduisant une inflexion politique majeure dans l'orientation de la
Révolution, qui conduira le consul Napoléon Bonaparte à renoncer à
la constitution civile du clergé et à convenir d'un concordat avec
Rome et l’Église, signé le 10 septembre 1801.
Jean-Marie
Renault
Février 2026
Sources :
Info
Bretagne : http://www.infobretagne.com/romille-abbe-chilou.htm)
Archives
départementales d'Ille-et-Vilaine : dossiers n°s 257 et 258
des actes du tribunal criminel d’Ille-et-Vilaine, série B,
Parlement.
Articles
du Procès de l'Ordinaire des Martyrs Bretons.
BIBLIOGRAPHIE.
— Arch. d’I.-et-V., série L, non cotée. — Guillon, Les
Martyrs de la Foi, t. II, p. 431. — Tresvaux du Fraval, Histoire
de la Persécution, etc., t. II, p. 27. — Guillotin de Corson, Les
Confesseurs de la Foi, etc., p. 48-50. — Abbé Lemasson, Les Actes
des prêtres insermentés de l'Archidiocèse de Rennes, etc., p.
111-115 et 251 où sont reproduites toutes les pièces officielles
du procès de M. Chilou.
Annexe :
généalogie descendante de Jean Chilou et Lucrèce Barbier.
Notes de bas de page.
1- AD35, Romillé BMS 1741 (commune), vue 10/26
2- La numérotation SOSA permet d'identifier individuellement chaque ascendant d'une personne.
3- Certifié dans les quatre ordres mineurs : portier, puis lecteur, exorciste et acolyte.
4- Lettre épiscopale autorisant l'accès à la prêtrise dans un autre évêché que celui d'origine.
5 - Roger Dupuy, La Bretagne sous la Révolution et l'Empire : 1789-1815, Rennes, Éd. Ouest-France, 2004, p. 71.
6- AD35, Parthenay BMS 1792, vues 6-7/10
7- Nom donné à Montfort-la-Cane, qui deviendra plus tard Montfort-sur-Meu.
8- Correspond au bas de l'actuelle place du Parlement.
9
- Hector Fleischmann, La Guillotine en 1793 (1908).
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