Quatre siècles de destins qui nous ont précédés

Blog généalogique de Jean-Marie Renault

Ce blog est la poursuite du blog GénéaRenault (www.genearenault.org/blog) dont les articles sont toujours accessibles à la lecture. Les articles portent sur les ascendances de Jean Renault et de Marie Le Baill, mariés en 1944. Aucun texte ne concerne la période postérieure à leur mariage.

mardi 12 mai 2026

On a retrouvé le visage de Delphine Morlais !

Mes recherches généalogiques m'avaient fait découvrir, en avril 2023, une personne remarquable dont la mémoire, tant familiale que publique, était tombée injustement dans l'oubli.

Delphine Morlais, épouse Le Gall, résistante engagée durant les heures les plus sombres de l'histoire, avait été arrêtée chez elle à Guingamp le 6 août 1943 par la police de Vichy en tant que "terroriste", en raison de son adhésion au parti communiste clandestin et de ses actions d'hébergement de cadres du parti, au nez et à la barbe des militaires allemands pourtant cantonnés tous près.

Emprisonnée avec une quarantaine d'autres résistants à Saint-Brieuc puis à Rennes, elle avait été transférée au fort de Romainville alors tenu par l'occupant, puis déportée à Ravensbrück où elle fût assassinée par la barbarie nazie.

Ce fût pour moi, après le choc de la découverte, un travail dense de recherches précises pour tenter de retrouver les éléments les plus saillants de son parcours, depuis son enfance guingampaise jusqu'à sa fin tragique dans le froid hivernal d'un camp d'extermination.

J'ai relaté la vie de Delphine, cousine de ma grand-mère Marie Morlais, dans mon ouvrage Delphine Le Gall-Morlais, la Résistante sans visage paru en février 2026 aux éditions de l'AFMD 22.


Sans visage... Le titre et l'illustration de couverture évoquent un manque, durant ces trois années de travail, celui de ne pas disposer d'une photographie, ni même du moindre effet personnel de cette femme qui a pourtant vécu durant 50 ans dans sa maison du quartier de la Madeleine.

Depuis une première tentative...

Jimmy Tual, président de la délégation des Côtes d'Armor des Amis de la Fondation de la Mémoire de la Déportation (AFMD), informé de ce manque, me proposa la photographie d'identité de "Madame Le Gall" prise dans un fonds photographique de résistants et résistantes.

Etait-ce bien Delphine ? Il convenait de le vérifier, car Le Gall est un patronyme répandu en Bretagne et le risque de confusion était réel, même s'il s'agissait bien là d'une femme résistante et trégoroise. Ce risque d'erreur était tellement faible que nous étions plusieurs à nous convaincre que nous tenions là, enfin, une photo tant attendue de Delphine.

Il fallait porter cette photographie d'identité à la connaissance du public sous forme d'un appel à témoins, ce qui fût fait grâce à l'aide précieuse du quotidien Le Télégramme, dont l'édition de Guingamp du 10 juillet 2024 en publia une copie. 


Il y eût quelques retours en réponse à cet article, un peu évasifs. Et puis, enfin, un avis tranché mais sûr, celui de Pierre Martin, le président de l'Association Nationale des Anciens Combattants et Ami(e)s de la Résistance (ANACR).

Ce Trégorois avait identifié cette personne sans doute possible, et il le démontra rapidement comme étant celle d'une femme Le Gall qu'il avait connue à Bégard et qui ne correspondait en rien à Delphine Morlais. 

Nos espoirs s'arrêtèrent là, puisque toutes les bouteilles à la mer envoyées depuis plusieurs mois en direction des habitants de Guingamp, des directeurs d'EHPAD et des maires de Mayenne et du Calvados susceptibles de connaître des descendants des frères et sœur de Delphine étaient restées définitivement sans réponse.

Il fallait s'y résoudre : Delphine serait à jamais la Résistante sans visage, et le titre de la biographie en cours de rédaction se trouvait validé.

...jusqu'au miracle du 8 mai 2026.

La capitulation sans conditions de l'armée allemande le 8 mai 1945, vécue comme une libération absolue par tous les peuples en guerre contre l'oppression nazie, se doit d'être rappelée chaque année, pour se souvenir de la capacité des démocraties à vaincre la tyrannie et son cortège barbare. Cette barbarie qui a assassiné ma grand-tante après l'avoir déshumanisée à Ravensbrück en lui donnant le nom de "matricule 35234", puis en la gazant et en l'incinérant, comme tant d'autres, le 19 février 1945, deux mois avant la libération du camp puis la victoire alliée.

Si le 8 mai 2026 constitue le 81ème anniversaire de la victoire, cette date résonne plus particulièrement puisque c'est ce jour-là que m'ont été montrées de nouvelles photographies, dont l'examen devait me conduire à conclure de façon certaine qu'il s'agit bien de portraits de Delphine Le Gall-Morlais.

Ces clichés m'ont été présentés par Nicole, petite-fille de Jeanne Morlais, la sœur aînée de Delphine, qui les tenait de sa famille. J'avais tenté en vain, à plusieurs reprises, la recherche de descendants des frères et sœur de Delphine, et aujourd'hui cette voie s'ouvrait de façon aussi inattendue que remarquable.



Delphine Le Gall (photo d'identité, années 1930).


Comment être certain qu'il s'agit de Delphine ?

La 1ère expérience ayant démontré la nécessité de vérifier l'identité de la personne, ce contrôle préalable s'est d'autant plus imposé ici que les photos sont muettes, aucune d'entre elles n'ayant fait l'objet d'annotations.

Les éléments d'observation en sont les suivants.

  1. Ces clichés sont des "photos de famille" de Nicole qui lui ont été transmises par sa mère Jeanne Guérin, et ne proviennent pas de l'extérieur du cercle familial. Il ne peut s'agir que d'un membre de la famille ou d'une amie très proche.
  2. Il existe plusieurs photos différentes de cette femme, prises à diverses périodes (années 1910, 1920 et 1930). L'hypothèse d'une amie, même proche, paraît improbable.
  3. Sur une photographie (voir plus bas), cette personne pose chez le photographe avec une enfant d'environ 4 ans qui s'avère être Jeanne Guérin, nièce de Delphine et mère de Nicole [identification certifiée par celle-ci], née en 1916. L'âge de l'enfant nous indique une date proche de 1920. Delphine aurait environ 30 ans, ce qui correspond à l'âge de cette personne. Cette dernière est entièrement vêtue de noir, signe d'un deuil (Auguste Le Gall est mort en août 1917) tandis que sur une photo antérieure à 1915 sa tenue comprend un col blanc.
  4. Sur un autre cliché (voir plus bas), la même personne pose devant une façade de maison, près de la porte d'entrée. Une enfant et une femme en tablier, difficilement identifiables (peut-être Jeanne Guérin et sa mère Jeanne Morlais, sœur de Delphine  ?), se tiennent en retrait. Une comparaison détaillée du mur avec celui du domicile de Delphine (actuel 62 rue de la Madeleine) montre qu'il s'agit de la même maçonnerie (voir photos plus bas) : nombre, taille et forme des pierres, disposition des joints, défauts même mineurs dans certaines pierres, tout démontre que le mur sur la photographie est celui du domicile de Delphine. La ressemblance de la personne sur la photo avec celle des autres clichés indique qu'il s'agit d'une seule et même personne, posant visiblement devant sa maison.
En résumé, ces photos sont celles d'une seule et même personne, née vers 1890, membre de la famille Morlais, en deuil en 1920 mais pas en 1910, très proche de Jeanne Guérin (née en 1916) et habitant au 70 (actuel 62) rue de la Madeleine. Pour rappel, Delphine Morlais est née en 1889, était la tante de Jeanne Guérin et habitait 70 rue de la Madeleine...

Le recoupement de l'ensemble de ces données suffit à nous assurer que ces portraits photographiques sont ceux de Delphine Morlais, épouse puis veuve Le Gall.

Delphine Morlais, épouse Le Gall, vers 1910.


Delphine Le Gall-Morlais vêtue de noir
et sa nièce Jeanne Guérin, vers 1920.

 
Delphine devant son domicile et, pour comparaison,
le détail actuel de la maçonnerie du mur.

Si l'on a désormais retrouvé le visage de Delphine, il reste que le silence de 80 ans qui la rendit invisible à la mémoire de tous, et notamment des Guingampais, justifie encore aujourd'hui le titre de l'ouvrage biographique que je lui ai consacré.

Que soit vivement remerciée Nicole, petite-fille de Jeanne Morlais et petite-nièce de Delphine, pour m'avoir présenté ces précieux clichés et m'en avoir offert plusieurs d'entre eux. Nous avons fait mutuellement connaissance, grâce à Delphine. Deux cousin et cousine éloigné(e)s et cependant si proches !



Jean-Marie Renault     

Mai 2026   

 

Si vous le souhaitez, n'hésitez pas à laisser un commentaire sur cet article.


2 commentaires:

  1. Frédérique Le Calvé Renault13 mai 2026 à 13:36

    Quel symbole que cette date du 8 mai! Merci à ton opiniâtreté qui fait que le sacrifice de Delphine n'est pas oublié

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    1. Merci pour ce compliment. La réaction à l'injustice de l'oubli peut faire déplacer des montagnes !

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