Quatre siècles de destins qui nous ont précédés

Blog généalogique de Jean-Marie Renault

Ce blog est la poursuite du blog GénéaRenault (www.genearenault.org/blog) dont les articles sont toujours accessibles à la lecture. Les articles portent sur les ascendances de Jean Renault et de Marie Le Baill, mariés en 1944. Aucun texte ne concerne la période postérieure à leur mariage.

jeudi 4 septembre 2025

De Lambézellec au Congo : Louis Clot, une aventure africaine

 

Né le 25 février 1891 à Lambézellec (Finistère) au foyer de Louis Hyacinthe Clot et d'Isoline Morlais, Louis Clot se trouve être un cousin germain de ma grand-mère Marie Morlais, la mère de Marie Le Baill. Aucun souvenir familial précis ne semble concerner ce cousin pourtant proche, preuve parmi d'autres du peu de lien réunissant les membres de la famille Morlais.

Lien familial entre Louis Clot et Marie Le Baill.

Il perd son père alors qu'il a 15 ans, et reste habiter avec sa mère et ses deux sœurs Joséphine et Madeleine à Lambézellec, au lieu-dit La Villette (aujourd'hui dans Brest) situé dans le quartier de la gare des chemins de fer départementaux.

Lycéen à Brest puis bachelier, il débute des études supérieures à Rennes. Il est étudiant lors de son recensement militaire à 20 ans, en 1911, au cours duquel il est enregistré sous le matricule 3727.

Son parcours militaire sera des plus brefs. Exempté de service militaire en 1912 par le conseil de révision en raison d'une forte scoliose, il est déclaré "bon absent" en 1914.

Mobilisé toutefois en 1915, il est incorporé à Brest au 2ème régiment d'infanterie coloniale et arrive au corps le 1er juin 1915 à Neuville-aux-Bois, en Argonne1, comme soldat de 2ème classe sous le n° matricule 13.262. Réformé dès le 15 juin de la même année en raison de déformations scoliotiques très accentuées, il participe ainsi durant 15 jours à la campagne contre l'Allemagne.

Sa découverte des soldats africains au sein de son régiment va orienter Louis Clot vers une carrière professionnelle qu'il n'avait alors pas imaginée. Il échange avec eux lors des bivouacs dans les tranchées de l'Argonne et réalise les besoins en emplois de leurs pays d'origine. Peut-être même se fait-il donner une ou deux adresses utiles.

Ayant interrompu ses études en raison de la guerre, sans espoir de les reprendre un jour, interdit de poursuivre son engagement militaire durant le conflit, il se tourne vers les emplois coloniaux proposés par les industriels, notamment les textiles du Nord et de Belgique très investis dans les plantations de caoutchouc du Congo.

Ce pays, actuelle République du Congo ou « Congo-Brazzaville » par opposition à son vaste voisin dénommé Congo Belge, « Congo-Léopoldville », « Congo-Kinshasa » puis Zaïre et enfin République Démocratique du Congo (RDC), a été colonisé et inclus dans l'empire français vers 1890. Il fait partie d'un vaste ensemble colonial dénommé Afrique Équatoriale Française (AEF), complétant les autres colonies africaines formant l'Afrique Occidentale Française (AOF).

Louis Clot obtient un passeport pour le Congo français valable à compter du 17 octobre 1917 et arrive à M'Pouya le 1er décembre 1917 après une longue navigation. Il se présente à Brazzaville, où il est recruté. Son employeur, l'Al-Kel-Lé, est un consortium regroupant les 3 sociétés Alima, Nkémé-Nkéni et Léfini, du nom de trois rivières affluents du fleuve Congo.

La société qui l'emploie à M'Pouya, petite ville située sur la rive « française » du fleuve Congo qui sépare alors l'AEF du Congo belge, exploite la culture de l'hévéa le long du fleuve Congo, et Louis est qualifié « d'agent de plantations aux colonies », jusqu'au moment de son décès en 1942.


Le caoutchouc, une ressource coloniale très exploitée en Afrique
Hergé, Tintin au Congo, éd. Casterman, 1931.

Les conditions de travail des ouvriers noirs dans les plantations sont un sujet sensible connu de tous. Au début du siècle, le rapport Casement a déjà dénoncé les traitements esclavagistes et brutaux ayant cours dans les plantations belges, tels que les mutilations, les coups et blessures, les meurtres et les assassinats d'ouvriers par des membres de l'encadrement belge. La partie française n'est pas en reste, et l'affaire Toqué-Gaud (assassinat d'un ouvrier noir commis par des administrateurs des colonies dans des conditions particulièrement cruelles) déclenche une enquête conduite par Brazza en 1905. Comme le pointe son rapport, la France exerce dans sa colonie des dérives et des sévices inacceptables.

Afin d'éviter désormais pareilles accusations et jugements, l'administration coloniale française impose aux entreprises des consignes strictes, dont l'application locale apparaît hélas fort peu contrôlée.


Le domaine colonial français en Afrique en 1935. 
En foncé, l'Afrique Équatoriale Française.

L'exploitation des ressources naturelles de l'AEF est donc soumise à un cahier des charges contraignant imposé par l'administration coloniale, cadre juridico-politique qui tend parfois vers une certaine confusion des pouvoirs entre l'autorité publique et la puissance industrielle privée.

Ainsi, comme l'indique Catherine Coquery-Vidrovitch2, « la compagnie versait annuellement à la colonie, d’une part une redevance fixe qui variait suivant la superficie de la concession (de 500 à 50 000 frs), augmentée à partir de la cinquième et de la onzième année, et d’autre part un pourcentage de 15 % sur les bénéfices. Elle devait en outre déposer un cautionnement (de 8 000 à 100 000 frs selon les cas), participer à l’établissement des postes de douane rendus nécessaires par ses opérations et, le cas échéant, à la construction des lignes télégraphiques traversant son territoire.

Elle était astreinte à entretenir, sur son réseau fluvial, un nombre défini de bateaux à vapeur de petit et grand modèle et à mettre en terre au moins cent cinquante pieds de plantes à caoutchouc par tonne exportée.

En revanche, toute terre mise en valeur par ses soins devenait, en fin de contrat, sa propriété pleine et entière. La définition de cette « mise en valeur » était d’ailleurs fort extensive : c’était une récolte de caoutchouc sur vingt pieds à l’hectare, ou des constructions sur un dixième du sol. (…) Certes, il était entendu que les Africains conservaient les villages qu’ils occupaient et un droit de jouissance sur les terres de forêt, de pâturage et de culture qui leur étaient « réservées ». Mais la délimitation de ces réserves fut l’occasion de difficultés inextricables. Les mœurs, coutumes, organisation et religion locales devaient être respectées (...) L’expérience prouva en ce domaine la carence complète du contrôle local et l’insuffisance de l’armature légale prévue pour garantir les intérêts de l’État ».


La colonie française du Congo.
En rouge, localisation de M'Pouya où réside Louis Clot.

Louis exerce au sein de l'entreprise, une probable fonction de cadre ou de contremaître d'une équipe « indigène ». Il n'est pas possible à ce jour d'évaluer la durée de la présence de Louis Clot au Congo-Brazzaville, au service de l'Al-Kel-Lé et de ses plantations d'hévéas. Il n'est pas davantage possible de dater son retour en métropole, ni d'en connaître les raisons. Tout au plus peut-on estimer qu'il y passa l'essentiel des années 1920 et 1930.

Durant cette longue absence, la famille de Louis a fortement évolué : sa sœur Joséphine est morte en 1918 à Lambézellec, à son domicile de Kerélie dans le quartier de la Villette, à l'âge de 24 ans. Sa sœur Madeleine a quitté la commune natale pour Paris où elle vit désormais, depuis son mariage en 1935 dans le XVIIème arrondissement, avec le Dr André Charpentier. Même sa mère Isoline a quitté le Finistère et a rejoint sa fille à Paris.

C'est pourtant à Lambézellec que Louis rentre, de retour de l'AEF. Aucun membre de sa famille n'est là pour l'accueillir, et l'on est tenté de penser que les liens familiaux se sont dissous durant son absence, au point qu'Isoline Morlais ne sache même pas que son fils est revenu en métropole. Louis a peut-être encore quelques relations d'enfance dans sa commune natale, du moins on veut s'en convaincre.

Un jour de décembre 1941, alors que les déplacements sont difficiles en raison des restrictions imposées par l'armée d'occupation, Louis se rend à Quimper. Cette visite ne surprend pas : c'est dans cette ville, rue de Douarnenez, que vit sa vieille tante Marie Joséphine Morlais, 81 ans, sœur d'Isoline et veuve de Lambert Coupu.

Marie Joséphine décède à son domicile le 3 décembre, peu de temps avant ou après la venue de son neveu. Dans les jours ou les semaines qui suivent, Louis est admis à l'hospice de Quimper, le futur hôpital de la Providence. Il y décède le 19 janvier 1942, un mois et demi après sa tante. Il paraît difficile de ne pas faire un lien entre ces deux décès rapprochés, et d'imaginer le signe possible d'une maladie contagieuse ayant emporté la tante puis le neveu.

Selon le service des cimetières de Quimper, Louis Clot paraît avoir été inhumé dans un premier temps au cimetière St-Marc en tant qu'indigent, puis transféré après quelques temps à la fosse commune du cimetière de St-Louis ou de St-Joseph, en l'absence du paiement d'une concession.

Ainsi s'achève la vie de Louis Clot, loin des siens et peut-être à leur insu, célibataire sans enfant et sans ressources, dans le dénuement et l'anonymat le plus complet. Le fonctionnaire de l'état-civil de Quimper rédigea l'acte de décès, transcrit quelques semaines plus tard par celui de Lambézellec où Louis résidait. Deux registres municipaux lui servent aujourd'hui de sépulture.

Sa mère Isoline, qui ne se déplaça pas, n'en sût probablement rien. Elle-même gît aujourd'hui seule dans une tombe de Bobigny, près de l'hôpital franco-musulman où elle décéda en 1953, loin des siens et loin du cimetière de Brest où reposent ses parents, son mari et l'une de ses filles.



Jean-Marie Renault

(Rédaction certifiée sans recours à l'intelligence artificielle)


1Historique du 2ème Régiment d'Infanterie coloniale, éd. Librairie Chapelot, Paris. [BnF Gallica]

2Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires 1898-1930, éd. EHESS, Paris.


2 commentaires:

  1. un récit plutôt triste, on cherche les touches de bonheur. je ne connaissais pas le terme "bon absent" pour le recrutement. merci

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    1. Oui, une histoire qui nous paraît bien triste. Je n'ai hélas pas trouvé d'éléments me permettant d'introduire un peu de joie dans ce récit. Une vie de déracinement et de rupture familiale, jusqu'à l'ignorance mutuelle : c'est, de fait, le thème de l'article.
      Mais si l'écriture aide à trouver et à dire ce qui n'est plus, peut-être ce récit permettra-t-il à la mère et à son fils de se retrouver un peu...

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