La rentrée scolaire de septembre 1870 est faite, et Jeannie va bientôt avoir 7 ans. Elle se rend à l'école chaque matin avec enthousiasme. C'est une belle ouverture pour une fillette dont la vie a si cruellement commencé.
Ses deux parents sont morts l'an dernier, à quinze jours d'intervalle. Hervé Coatanéa, forgeron au bourg de la Trinité en Plouzané (Finistère) et son épouse Marie Anne Salaün n'ont en effet pas survécu à l'épidémie de choléra qui a sévi dans les campagnes du Léon, notamment à Plouzané, laissant trois petits orphelins, Marie Jeanne dite Jeannie, son frère Jean Marie dit Jean-Bi, et sa petite sœur Marie Guillemette. Ils ont respectivement 6 ans, 3 ans et 1 an lorsque leurs parents sont emportés par la maladie.
Les trois jeunes enfants viennent d'être recueillis à la Trinité par leur grand-mère veuve, Josèphe Poncin qui, à 64 ans, fait tout son possible pour rendre plus agréable le quotidien de ses trois petits protégés tout en cultivant seule ses terres.
Ajoutant encore de la peine au malheur, Marie Guillemette décédera à l'âge de 8 ans, laissant définitivement seuls Jeannie et Jean Marie, sœur et frère désormais inséparables.
L'école primaire n'est pas encore obligatoire, mais les paysans du Léon n'ont pas attendu les lois Ferry pour scolariser une proportion importante de leurs enfants, y compris les jeunes filles, dans les écoles dont chaque commune doit désormais être dotée, depuis la loi Guizot de 1833. Et si l'école n'est pas encore gratuite pour tous, les enfants indigents sont dispensés de tout droit d'inscription. La situation familiale et sociale particulière de Jeannie et de son frère donne à penser que l'école leur fût gratuite.
A l'école des filles de Plouzané, probablement religieuse, Jeannie Coatanéa apprend à parler, lire et écrire le français tout en continuant à pratiquer le breton avec sa grand-mère. Si la proximité de Brest, cette "ville française en terre bretonne" comme on l'a souvent qualifiée, rend la langue française légèrement connue de certains, son usage n'est cependant d'aucune utilité dans les campagnes : l'immense majorité des familles rurales ne parlent que breton, et en cas de besoin pour le notaire ou l'état-civil on trouve toujours un ami pour faire une traduction.
Dans cette langue très nouvelle pour elle, Jeannie suit avec intérêt le programme des écoles primaires de filles qui prévoit l’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments du calcul, les éléments de la langue française, le chant, les travaux d’aiguille, et les éléments du dessin linéaire.
Quelques manuels lui servent quotidiennement, dont celui d'exercices élémentaires, par Chapsal, édité en 1862, adapté à l'apprentissage de la grammaire.
Pour Jeannie, ce manuel est précieux entre tout, tant en raison de son contenu que de la valeur qu'il représente au sein d'une famille très modeste qui n'hésite pas à dépenser pour elle, dont le début de vie a été si difficile et dont l'avenir doit être épanouissant.
Soucieuse de pouvoir le retrouver si, d'aventure, elle l'égarait, Jeannie Coatanéa a pris soin d'encourager son éventuelle restitution. En page 3 de couverture, sous le rappel de son nom, elle a difficilement calligraphié un petit texte au crayon à papier :
"Ce livre appartient à Jeannie Coatanéa. Ceux ou celles qui le trouvera aura la bonté de lui le rendre et il aura pour sa bonté un beau prix ou bien une belle image pour sa récompense".
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Dans les innombrables papiers, photos et livres que possédait sa petite-fille Marie (1918-2009), j'ai retrouvé aujourd'hui ce précieux ouvrage avec lequel ma propre arrière-grand-mère Jeannie Coatanéa (1863-1935) avait travaillé, étudié, et sur lequel elle avait apposé il y a 155 ans ses marques de propriété.
Jeannie, j'ai retrouvé ton livre ! Qu'aurai-je pour récompense ?
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Epilogue.
En 1875, alors que mon arrière-grand-mère Jeannie va avoir 12 ans et que sa scolarité est terminée, sa grand-mère (67 ans) puis sa petite sœur Marie (7 ans) décèdent à leur tour. Nos deux orphelins sont alors accueillis par leur tante Marie Guillemette Coatanéa, dite "Tintin Mari" et son mari René Prigent, charpentier au port de Brest.
Tante et oncle habitent à St-Pierre-Quilbignon, dans le quartier de Keroudot. Accueillir les deux enfants nécessite un logis plus grand : le couple déménage et s'installe alors rue de Brest.
Ainsi s'achève la vie rurale de Jeannie Coatanéa. Si son cœur et ses souvenirs restent fortement ancrés à La Trinité en Plouzané, c'est à St-Pierre-Quilbignon puis à Brest que se construira son avenir.
Jean-Marie Renault
22 septembre 2025
Rédaction garantie sans recours à l'intelligence artificielle





Tu auras l'image de son sourire amusé sur sa photo.
RépondreSupprimerOui, et c'est un beau cadeau !
SupprimerJ'adore vos écrits , merci pour le partage .
RépondreSupprimerMerci Christiane pour vos encouragements.
SupprimerComme c'est émouvant de tenir entre ses mains ce genre d'objet qui nous vient du passé. Bel article
RépondreSupprimerMerci beaucoup. J'ai la chance d'avoir quelques objets, souvenirs précieux du passé, qui servent de supports à mes écrits.
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