Quatre siècles de destins qui nous ont précédés

Blog généalogique de Jean-Marie Renault

Ce blog est la poursuite du blog GénéaRenault (www.genearenault.org/blog) dont les articles sont toujours accessibles à la lecture. Les articles portent sur les ascendances de Jean Renault et de Marie Le Baill, mariés en 1944. Aucun texte ne concerne la période postérieure à leur mariage.

vendredi 1 août 2025

L'incroyable histoire de l'homme salé


Nous sommes à Goudelin, vaste paroisse de l'évêché de Tréguier, à la fin du XVIIIème siècle. Son territoire est si large que, à la Révolution, on le scindera en deux parties pour créer les communes de Goudelin et de Bringolo.

Mes ascendants (ceux de ma grand-mère paternelle Augustine JEAN) sont alors nombreux sur le territoire de la paroisse.

La famille JEAN, qui y a vécu plusieurs dizaines d'années, le quitte vers 1750 pour Gommenec'h mais Louis JEAN revient à Goudelin et s'y installe tisserand. Huit des neuf enfants qu'il a avec son épouse Marie Jeanne LE ROHAN y naissent entre 1800 et 1823.

Mes ascendants LE BIHAN et BRIENT y sont également bien implantés. Pierre BRIENT, fils de Mathurin BRIENT et de Catherine LE BIHAN, passera toute sa vie à Goudelin, de 1734 à 1786 et son fils y vivra au moins jusqu'en 1802.

A ces ascendants, il convient d'ajouter les innombrables frères, sœurs, cousins et cousines qui constituaient une partie importante de la population de la paroisse.

Vous l'aurez compris, Goudelin est un lieu important dans la vie d'une partie de mes ascendants, et tout ce qui pouvait s'y dérouler les concernait de près ou de loin.


Localisation de Goudelin, à 3 lieues de Guingamp sur la route de Plouha.

Les particularités de Goudelin à cette époque sont nombreuses, et la présence de deux recteurs pour une seule paroisse en est une toute particulière. Durant une longue période qui s'acheva à la Révolution à la demande de la population, la gouvernance religieuse revenait en effet à un duo constitué d'un recteur noir (parson du, en breton) nommé par l'abbaye de Beauport en Paimpol et d'un recteur blanc (parson gwenn) nommé par celle de Beaulieu en Mégrit, la couleur étant celle de leur robe.

Entre ces deux gens d’Église, la compréhension était suffisante pour mener à bien la conduite de la paroisse. Toutefois, des désaccords pouvaient survenir de temps en temps, et l'un d'entre eux fut assez sérieux pour qu'il entraînât avec lui l'émotion de mes ancêtres et de tous les paroissiens, et la saisine de la justice des hommes, en préalable à celle de Dieu.

Au début des années 1780, le fermier Claude LE BIHAN est retrouvé inanimé dans sa maison. Sa femme Jeanne GILLARD et ses enfants, de retour à la ferme, découvrent son corps sans vie et s'aperçoivent avec effroi qu'il s'est donné la mort. Le suicide de cet homme de 60 ans provoque la sidération de la famille, et la nouvelle traverse rapidement toute la paroisse pour atteindre les localités proches.

Sans qu'il soit encore possible aujourd'hui de relier Claude LE BIHAN à ses homonymes nombreux chez mes ascendants, la seule nature de l’événement unit dans la peine et la stupeur l'ensemble de la population paroissiale et justifie qu'il trouve sa place dans la vie quotidienne de mes ascendants du Trégor.

Si le suicide est évidemment toujours un drame pour l'entourage familial et le cercle des amis et des connaissances, il faut se souvenir que sous l'ancien Régime c'est la loi largement définie par l’Église qui régit la société, et que le suicide est un crime contre soi-même qui, à ce titre, mérite la sanction du juge.

En l'espèce, une sanction fréquemment prononcée était d'être « traîné sur la claie » : le corps était jeté sur une claie tressée de bois et de tissu puis traîné par un cheval du lieu du suicide à la fosse commune, sans aucune halte à l'église paroissiale et, bien entendu, sans aucun sacrement. D'autres sanctions étaient possibles, en fonction de l'imagination du juge et du clergé : pendaison du corps déjà sans vie ou abandon sur la voirie à la vue de tous et à disposition de la vermine...

Il existait cependant un motif pour lequel le suicidé n'était pas perçu comme criminel et pouvait bénéficier des sacrements et d'une inhumation religieuse : il fallait qu'il commît sa propre mort sous l'effet de la démence ou de la faiblesse d'esprit.

L'honneur de la famille LE BIHAN imposait que l'on convienne que Claude avait perdu sa raison. Leur mari et père était un bon paroissien et personne n'imaginait qu'il fût un dangereux criminel.

Tandis que la rumeur gonflait dans le pays, les deux recteurs de Goudelin pourtant souvent d'accord, s'opposaient ici violemment. L'un des deux considérait que le pauvre homme n'avait pas sa raison et méritait la bienveillance de l’Église et une sépulture catholique, tandis que le second restait convaincu que Claude LE BIHAN s'était rendu coupable d'un crime et devait subir la sanction des hommes.

Le cadavre fut saisi par la maréchaussée et conduit, peut-être sous bonne garde, jusqu'à la geôle de Binic, à plus de 4 lieues.

C'est au tribunal que l'affaire fût finalement plaidée, auprès de la juridiction de la Roche-Suhard en Binic durant l'année 1784. La famille suivit de près les audiences et témoigna activement, avec tous les amis rassemblés, de la fragilité mentale du prévenu.

L'affaire prit une dimension exceptionnelle quand la réunion des juges imposa que le suicidé soit présent à l'audience, comme lors d'un jugement criminel ordinaire. Après une mûre délibération, la cour décida que les cheveux du mort seraient coupés et jetés au vent, que ses entrailles seraient enfouis dans le jardin de la geôle de Binic où il était incarcéré puis que le reste de son cadavre serait placé dans un tonneau pour y être salé afin de pouvoir en disposer librement à l'audience jusqu'au jugement, soit plusieurs mois ! 

Après tout, les marins du Goëlo connaissaient bien les vertus du salage dont ils faisaient largement usage lors de leurs lointaines pêches à la morue. Cette mesure fit naturellement grand bruit auprès de la population de Binic et des villages alentour, jusqu'à Goudelin même.



A l'issue de cette incroyable procédure, la cour de la Roche-Suhard décida que l'homme était mort aliéné. Les témoignages de nombreux habitants de Goudelin avaient su entraîner une décision du juge sans doute conforme à la réalité, mais aussi surtout conforme au respect de la loi divine et à l'honneur de la famille : la rumeur d'un crime s'effaça peu à peu dans les campagnes de Goudelin, et la famille LE BIHAN fût lavée de tout soupçon.

Cette décision, qui ne coûta guère plus de 1 500 francs aux enfants de Claude, emplit de joie sa famille qui conduisit le corps dans son tonneau jusqu'à Goudelin où, probablement, on lui offrit un cercueil plus digne et où on lui rendit les honneurs d'une sépulture religieuse, en présence d'hommes de loi chargés de contrôler la bonne exécution de la décision, comme l'atteste l'acte paroissial du 31 août 1784 : 


« Claude Le Bihan époux de Jeanne Gillard inhumé dans le cimetière de Goudelin en vertu d'ordonnance de justice fait en la chambre du conseil à Binic le 26 août 1784 était âgé d'environ 60 ans. L'inhumation a été faite par le soussigné prieur recteur le 31 août susdite année en présence de Jean Jacques Durand huissier et de Jacques Le Hellidu sergent qui signent, et de sa veuve, Pierre Le Bihan son fils et Jacques Vincent qui signent, les autres ont déclaré ne le savoir, de ce interpellés suivant l'ordonnance.

[signés :] Le Hellidu, Jacques Vincent, Durand, Dumay prieur recteur de Goudelin » 

Source : Archives départementales des Côtes d'Armor, état-civil, Goudelin BMS 1780-1792, vue 285/424.

Le recteur Dumay, soussignant, de son vrai nom Noble Antoine Louis du May, est nommé par l'abbaye de Beauport. Il officie à la tête de la paroisse en même temps que François Balthazar Le Provost, nommé par celle de Beaulieu.

L'église paroissiale de Goudelin, qui accueillit
enfin le corps de Claude Le Bihan le 31 août 1784

L'histoire, telle qu'elle sera rapportée plus tard par François Habasque [François Habasque, Notions historiques, géographiques, statistiques et agronomiques sur le littoral du département des Côtes-du-Nord, tome I, pp 396-397, éd. Guyon, St-Brieuc 1832] ne dit rien de la réconciliation éventuelle des deux recteurs de Goudelin, mais insiste sur le caractère macabre de l'affaire qui, bien au-delà de la question de fond, a frappé les esprits :

« Nombre de vieillards des plus respectables de Binic avec entre autres M. Gautier de Keranguen, et Mme Le Pommelec la douairière, ont connaissance de ce fait, et ils n'ont oublié ni l'un ni l'autre l'effroi dont les remplissaient dans leur enfance les contes qu'on ne manqua pas de débiter sur l'homme salé. Une lettre de Monsieur Morice, maire de Goudelin, en date du 22 juin 1832, atteste et certifie la vérité de tout ce que je viens de raconter ».

Bien que les audiences ne soient pas décrites dans leurs menus détails par François Habasque, qui n'a pas connu l'affaire de son vivant et qui rapporte ce qui lui en a été dit, il est probable que les restes de Claude LE BIHAN étaient à chaque audience sortis du sel devant le juge afin de permettre au prévenu, sinon de témoigner lui-même, au moins d'être témoin des échanges...

On doit à Yves Ballini [in La Presse d'Armor, 12 novembre 2023, édition de Paimpol], historien paimpolais, d'avoir identifié le mort à partir de la lecture de l'ouvrage de François Habasque, qui ne nomme pas le défunt mais livre ses initiales, sa paroisse d'origine et la date des faits.

Trente ou quarante ans après, le mort du tonneau hantait encore l'esprit de certains, de Goudelin jusqu'au siège de la juridiction. Gageons que Claude LE BIHAN trouva suffisamment tôt le repos de son âme, et que mes ascendants, sans doute proches du défunt, furent heureusement soulagés par la juste décision du juge. 



Jean-Marie Renault          






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