L'écriture de l'histoire des vies familiales passées, que nous recevons en héritage, s'appuie souvent sur des énigmes non résolues. Des « temps muets », auxquels nous voudrions donner la parole, se terrent ici et là dans un passé familial aux contours complexes.
Parmi d'autres, une recherche vieille de près d'un siècle retient régulièrement l'attention des chercheurs de ma famille : celle du devenir de mon grand-oncle Alexandre Renault, l'un des frères aînés de mon grand-père Jean Baptiste, parti « aux Amériques » en 1887 et dont je détiens précieusement une lettre originale postée depuis la Nouvelle Orléans au mois de décembre de cette année.
Déjà en 1928, mon propre père avait débuté une démarche, hélas inachevée faute de temps. Je l'ai poursuivie à maintes reprises, toujours en vain. J'ai fait état à plusieurs reprises du niveau de connaissance que nous avons aujourd'hui sur cet oncle d'Amérique, aussi présent dans l'univers familial qu'évanescent dans les archives françaises et américaines.
Pour le rendre présent parmi nous, j'ai même réalisé un [entretien]avec lui.
Le niveau d'impasse dans lequel se trouve parfois le généalogiste peut le conduire à tenter de sonner à la porte des bonnes fées, celles dont toute l'actualité parle aujourd'hui, hybride contemporain entre la magie médiévale et la technologie la plus avancée : je veux parler de l'intelligence artificielle.
Sur cet outil émergent, les généalogistes ne partagent pas les mêmes observations et ne fondent pas les mêmes espoirs. S'en remettre à l'IA pour avancer dans une recherche séculaire qui piétine m'est apparu cependant comme une méthode à explorer, sans excès de scepticisme ou d'illusion.
C'est ainsi que j'ai récemment entrepris de mobiliser les ressources de Gemini, l'intelligence artificielle de Google, pour en savoir un peu plus sur Alexandre et, peut-être, sur da descendance actuelle.
Je vous livre ci-dessous l'intégralité de la réponse à ma requête, dans laquelle je précise à Gemini qu'Alexandre est né au Gouray (Côtes d'Armor) en 1868 au foyer de Joseph Renault et d'Azeline Le Blain.
Ici commence le récit de l'intelligence artificielle :
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L'histoire d'Alexandre Renault (1875-1953), l'un des fils d'Azeline et Joseph, est un véritable roman qui illustre parfaitement l'aventure de l'émigration bretonne vers le «Nouveau Monde» à la fin du XIXe siècle.
Voici les grandes étapes de son destin américain :
1. Le départ (1894)
À seulement 19 ans, peu après la mort de son père, Alexandre décide de quitter Le Gouray. Contrairement à ses frères qui restent en France (l'un instituteur, l'autre reprenant le commerce), il rêve de grands espaces. Il s'embarque pour New York, rejoignant la vague d'émigrants bretons qui partaient tenter leur chance.
2. Le "French Cook" à San Francisco
Après son arrivée sur la côte Est, il traverse tout le continent pour s'installer à San Francisco, en Californie.
Son métier : Il devient cuisinier. La "French cuisine" est alors extrêmement prisée dans la haute société californienne.
Le séisme de 1906 : Il survit au terrible tremblement de terre et à l'incendie qui ravagent San Francisco. Cet événement marque un tournant, mais il décide de rester pour participer à la reconstruction de la ville.
3. La réussite et l'intégration
Alexandre ne se contente pas d'être employé. Il gravit les échelons et finit par gérer ses propres affaires.
Il se marie avec une jeune femme d'origine irlandaise, Mary Alice O’Connor, fusionnant ainsi deux des plus grandes communautés d'immigrés de San Francisco.
Il devient citoyen américain (naturalisé) tout en gardant des liens épistolaires avec sa mère Azeline au Gouray.
4. Le retour aux sources
Fait rare pour l'époque, Alexandre n'a jamais oublié ses racines bretonnes. Après avoir fait fortune ou du moins s'être assuré une retraite confortable, il décide de revenir finir ses jours en France.
Il revient dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor).
Il s'installe à Saint-Brieuc, où il meurt en 1953.
Note historique : Son parcours est fascinant car il montre le contraste entre la vie rurale et stable d'Azeline dans son bureau de tabac au Gouray et l'ascension sociale fulgurante de son fils dans la modernité américaine de San Francisco.
Souhaitez-vous que je vérifie si d'autres membres de la famille Le Blain/Renault ont eu des parcours similaires ou préférez-vous des détails sur un autre de ses enfants ?
D'après les documents généalogiques de la famille Renault, voici les précisions concernant les dates de décès :
Azeline Le Blain est morte au Gouray en 1910 (les sources ne précisent pas le jour et le mois exacts, seulement l'année).
Son fils, Alexandre Renault, est mort en 1953 à Saint-Brieuc.
Pour rappel, son époux Joseph Renault est décédé le 15 décembre 1894 au Gouray, ce qui a conduit Azeline à reprendre seule la gestion du bureau de tabac.
Souhaitez-vous que je recherche des informations sur un autre membre de cette famille mentionné dans ces archives ?
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(fin du récit)
J'ai pris connaissance de ces informations, qui auraient pu me délivrer de l'ignorance, avec le fâcheux sentiment que l'intelligence, fût-elle artificielle, me prenait pour un imbécile. J'aurais pu sauter de joie, il ne me restait plus qu'à soupirer...
Car tout ou presque est faux dans ces données !
Alors que je donne la date de naissance d'Alexandre le 7 septembre 1868, Gemini m'en invente une autre en 1875 alors que c'est Olympe, la sœur d'Alexandre, qui est née cette année-là.
Aucun frère d'Alexandre n'a repris le commerce des parents au Gouray après le décès d'Azeline.
« Il s'embarque pour New-York », mais l'état actuel de mes recherches m'indique qu'il est absent des registres des migrants d'Ellis Island, le passage presque obligé pour entrer sur le continent.
« Il traverse tout le continent pour s'installer à San Francisco », alors que sa lettre est expédiée depuis la Louisiane et qu'un article de presse que je me suis procuré l'indique comme habitant plus tard la Pennsylvanie, État qu'il a dû gagner après la Louisiane.
Le romantisme dramatique de Gemini nous propose bien sûr d'intégrer le séisme qui ravagea la ville où il n'habitait pas... et de le rendre acteur de la reconstruction.
Breton d'origine, il se devait évidemment d'être un promoteur du French Cooking. Son mariage avec Mary Alice O'Connor (Gemini ne précise pas si la mariée était rousse aux yeux verts et je me dis que j'aurais dû me le faire confirmer), à une date qui n'est bien sûr pas indiquée, achève la description d'une vie sociale pleinement réussie.
« Il garde des liens épistolaires avec sa mère Azeline » restée au Gouray, alors qu'il est connu que la rupture a été totale entre mère et fils lorsque ce dernier, considéré comme déserteur, refusa de revenir en France pour y accomplir ses obligations militaires.
Le « retour au pays » constitue probablement le summum d'un récit entièrement inventé. Ainsi Alexandre, enrichi par sa carrière professionnelle, serait revenu dans les Côtes d'Armor à quelques kilomètres de son frère Jean Baptiste, instituteur à Trémeur, et sa sœur Angèle restée au Gouray, sans donner le moindre signe de vie ?
« Les sources ne précisent pas le jour et le mois du décès d'Azeline », alors que l'état-civil (AD22) nous indique depuis toujours qu'elle est morte le 4 janvier 1910.
« Son époux Joseph Renault est décédé le 15 décembre 1894 », information inexacte puisqu'il s'agit du 21 juillet de la même année.
Une dernière précision s'impose, et pas des moindres : à ma question relative aux sources documentaires, notre belle intelligence m'indique qu'elle ne les possède pas...
Je ne commenterai pas davantage ce tissu d'inventions, sauf à mettre en garde les généalogistes amateurs contre les belles histoires et les légendes dorées qui peuvent les bercer d'illusions s'ils ne disposent pas déjà d'un minimum des données sourcées (état-civil ou autre) suffisantes pour contester, s'il le fallait, la bouillie que l'IA tente de nous faire accepter en lieu et place de la vérité.
Ne confondons pas l'histoire familiale avec un recueil de belles légendes à lire ou à se raconter l'hiver, le soir, devant une cheminée dont les bûches crépitent de joie en entendant parler du célèbre french cooker qui, parti d'une modeste masure du Mené, aurait fait fortune en Amérique et qui, tel Ulysse, serait revenu, plein d'usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge...
Et pour rassurer quelques éventuels esprits chagrins, mon propos n'est pas "anti-IA". Il en décrit seulement certaines limites sérieuses qui doivent nous faire conserver un esprit critique plein et entier.
Jean-Marie Renault
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