Quatre siècles de destins qui nous ont précédés

Blog généalogique de Jean-Marie Renault

Ce blog est la poursuite du blog GénéaRenault (www.genearenault.org/blog) dont les articles sont toujours accessibles à la lecture. Les articles portent sur les ascendances de Jean Renault et de Marie Le Baill, mariés en 1944. Aucun texte ne concerne la période postérieure à leur mariage.

vendredi 13 février 2026

Michel Chilou, ou la tragédie d'un prêtre insermenté au sein de ma famille


Dans l'écriture des vies familiales que le passé nous laisse en héritage, le lien social et politique revêt un intérêt tout particulier : il nous éclaire sur la réalité de la vie quotidienne de nos aïeux et contribue à leur donner vie. D'individus isolés émaillant parfois sans grand relief un arbre généalogique lentement construit, cette dimension sociale construit une société vivante et nous conduit de la généalogie à l'histoire.

Si les positionnements sociaux et politiques de nos ascendants peuvent être souvent appréhendés dans un passé récent, nourri de témoignages non encore oubliés, l'exercice devient difficile pour les périodes plus anciennes. Que pouvait bien penser tel ancêtre, en 1662, de la situation économique et politique de sa paroisse, de sa province ou du royaume ? Le savoir est d'autant plus enthousiasmant qu'il est généralement illusoire d'y parvenir un jour. Alors, quand une recherche vous fait découvrir les détails d'une vie passée, vous remerciez le hasard de vous les avoir offerts.

Le hasard ? Je continue à me demander, sur ce point, s'il s'agit d'un hasard ou d'un appel. Comme lors de ma découverte fortuite de Delphine Morlais, morte en déportation, ou d'Isoline Morlais, mère inconsolable d'avoir perdu la trace de son fils parti aux colonies. Et aujourd'hui encore, c'est de la famille Morlais que vient ce lointain appel, comme une demande de réparation d'un trauma du passé.

Dans un ouvrage en cours d'écriture, j'indique que je donnerais cher pour vivre la Révolution avec mes aïeux et observer, comme un témoin attentif et discret, leurs faits et gestes en cette période si troublée, comme en miroir de notre époque incertaine. S'il est possible d'imaginer de probables préférences pour les « blancs » ou pour les « bleus », ces suppositions tenaient jusqu'à présent à des événements collectifs engageant des populations entières. Ce fût le cas, par exemple, du saccage de l'arbre de la Liberté devant la mairie de Plougonvelin en juin 1796. L'enquête conduite alors s'était vu opposer un silence collectif auquel ont participé mes ancêtres Le Baill, puisque chacun savait et que nul n'a voulu parler. Un silence imposé par la peur, la loyauté envers l’Église ou par la conviction : je ne connais pas à ce jour la position personnelle de mes ancêtres léonards sur la Révolution, et je dois m'en tenir à une estimation probable en faveur d'une préférence pour le clergé et d'une défiance à l'égard des symboles de la jeune République.

Le cas de Michel Chilou que je relate ici est différent puisque, pour la première fois dans l'écriture de l'histoire familiale, on peut affirmer une conviction individuelle.

Né le 11 juin 1741 (1) au foyer de mes ancêtres Jean CHILOU et Lucrèce BARBIER, cultivateurs à Romillé (Ille-et-Vilaine), Michel grandit dans la ferme de ses parents située au village de la Basse Chaise. Bien que proche de Rennes, cette paroisse ressort alors du diocèse de Saint-Malo.

La fratrie est nombreuse, puisque les parents Chilou élèvent pas moins de huit enfants, dont sept garçons et une fille. Parmi eux se trouve mon aïeul Bertrand (1732-1771), le frère aîné qui conduira la ferme jusqu'au décès du père puis qui exploitera avec sa femme Perrine LORENT celle de la Haie Berthelot où naîtront ses enfants.

On trouvera en annexe la généalogie simplifiée qui me relie à Bertrand Chilou, mon « Sosa 228 (2) », et à son frère.

Localités évoquées dans la biographie de Michel Chilou

Michel se présente ainsi comme le frère de mon ascendant, sixième enfant, sans espoir de pouvoir rester exploiter une ferme surpeuplée. Au sein d'une famille nombreuse, l'orientation d'un fils vers le séminaire est chose habituelle, surtout s'il montre quelques aptitudes à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. C'est ainsi que Michel est envoyé par ses parents au collège de Dinan, situé dans le même diocèse.

A l'issue de ses premières études chrétiennes, c'est à Dol, dans l'évêché voisin, que Michel est tonsuré et minoré (3) sur autorisation de l'évêque de Saint-Malo le 9 septembre 1767. Il reçoit le sous-diaconat à Saint-Malo le 24 septembre 1768 puis est ordonné diacre le 31 mars 1770. Le frère de mon aïeul est enfin élevé au sacerdoce par l'évêque de Dol en vertu d'un dimissoire (4) du 11 mars 1771.

Le 11 juin de la même année, mon ascendant Bertrand Chilou décède : il ne connaîtra pas le sort que l'histoire va réserver à son frère devenu homme d’Église.

Une fois ordonné prêtre et pour une raison inconnue, Michel Chilou ne postule pas pour une chaire paroissiale. Il revient dans sa paroisse d'origine où il dessert notamment la chapellenie des Pâques tout en aidant les prêtres des paroisses voisines en cas de besoin. Il assure de plus quelques apprentissages auprès de certains jeunes désireux de s'instruire et d'arriver au sacerdoce.

Il quitte finalement Romillé et se met au service du recteur de Parthenay, Gilles-Louis Paytra. Son dévouement semble très apprécié des paroissiens, pour le meilleur et pour le pire, comme on le verra bientôt.

C'est alors qu'éclatent les troubles révolutionnaires qui vont rapidement gagner les campagnes. Dès juillet 1790 est voté par l'Assemblée nationale constituante le principe d'une constitution civile du clergé, nouveau cadre d'exercice de la religion voulu par la Révolution : suppression de nombreux diocèses pour faire correspondre les nouveaux aux limites départementales, élection des évêques et des curés par des représentants citoyens, suppression du clergé régulier, etc. Ce sont autant de mesures que rejettent le clergé en place et, par conviction ou soumission, une majorité de la population des paroisses.

Une proportion élevée du clergé breton, que l'on évalue à 80 % (5), rejette cette constitution et refuse d'y prêter serment. Michel Chilou suit l'exemple de nombreux autres et refuse de prêter allégeance, devenant aux yeux du pouvoir révolutionnaire un prêtre réfractaire ou insermenté. A l'inverse, le clergé paroissial de Romillé prête serment, et la présence de ces prêtres et vicaires jureurs complique le retour de Michel dans sa paroisse natale.

Face à un refus massif de ce nouveau statut, soutenu par la majorité de la population, le pouvoir révolutionnaire adopte dans un premier temps une position modérée tout en incitant de plus en plus fermement les prêtres insermentés à jurer allégeance à la constitution civile.

Le 14 avril 1792 est rendu en Ille-et-Vilaine un arrêté départemental imposant aux prêtres réfractaires soit de prêter serment, soit de quitter leur paroisse et de venir résider au chef-lieu du département. Michel fait le choix risqué de rester à Parthenay et de poursuivre son action auprès des paroissiens.

Le 30 avril, les officiers municipaux de Parthenay, satisfaits des services rendus par Michel Chilou, sollicitent une dispense en sa faveur : «Nous vous prions, écrivirent-ils, de bien vouloir lui donner pleine et entière liberté de faire dans notre paroisse comme à l’ordinaire ses fonctions et d’aller et venir à Romillé, sans y être inquiété en aucune façon quelconque».

Cette faveur est refusée : «Considérant, écrit le 12 juillet 1792 le Directoire du département, que si le sieur Chilou était sincèrement dans les dispositions de ne pas troubler l’ordre public et de ne détourner aucun citoyen de l’obéissance due à la Loi et aux autorités constituées, il n’aurait pas refusé la déclaration prescrite par l’article 2 de l’arrêté du Conseil général du Département du 15 avril dernier».

Michel Chilou passe outre et poursuit son activité. Il administre par exemple un mariage à Parthenay en juin 1792 (6), contrevenant aux lois et arrêtés.


Mariage. Nous soussigné Michel Chilou, prêtre de la paroisse de Romillé faisant les fonctions de vicaire dans la paroisse de Parthenay, évêché de Rennes, avons par procuration de Mgr Paytra, recteur de ladite paroisse, administré la bénédiction nuptiale à François Despoix fils majeur de feu Gilles et de Perrine Geffroy originaire de Romillé (etc.)

Il ne s'exile pas, comme d'autres prêtres, et continue par ses services à être apprécié de ses paroissiens de Parthenay. «Les paroisses de Parthenay, de Romillé, de Gévezé, de Pacé et de Saint-Gilles éprouvèrent surtout les bienfaits de son zèle apostolique et en gardent encore de précieux souvenirs. Les meilleures familles de ces paroisses doivent la conservation de leur foi au dévouement inépuisable de l’abbé Chilou».

Convaincu de son utilité et de son droit à poursuivre son action auprès des fidèles, Michel Chilou se rend clandestinement dans les paroisses environnantes où il célèbre des offices de nuit, dans les bois ou des granges, notamment à Saint-Gilles. C'est là qu'il est découvert et dénoncé par un habitant.

Traqué par la garnison de Montfort-la-Montagne (7) qui inspecte méticuleusement chaque ferme de Saint-Gilles, l'abbé Chilou est finalement découvert le 18 juillet 1794 à 3 heures du matin dans le grenier d'une ferme du Bas-Monclair. Le fermier, François Louessard, avait été dénoncé comme receleur de prêtres réfractaires auxquels il donnait l'autorisation de célébrer les messes en sa demeure.

Michel Chilou est emmené sous bonne garde à Montfort où il est emprisonné et interrogé. Avec d'autres prisonniers, il est transféré à Rennes. Le 9 juillet 1794, leur noms sont inscrits sur le registre d'écrou de la prison de la Porte Saint-Michel.

Michel est traduit cinq jours plus tard au tribunal criminel d'Ille-et-Vilaine qui, traitant également d'autres affaires relatives à l'abbé Tostivint et à la famille noble de Bédée, décide pour eux la peine capitale.

Il monte le 26 juillet 1794 à l’échafaud installé place de l’Égalité (8) où est installée la guillotine. C'est là qu'il est décapité avec l'abbé Tostivint, rejoignant le sort de 300 personnes durant les années 1793 et 1794.

La guillotine à Rennes en 1793 (9), alors installée place d'Armes
(actuelle place de la Mairie).

Deux jours après, la tête de Robespierre tombe à son tour à Paris, traduisant une inflexion politique majeure dans l'orientation de la Révolution, qui conduira le consul Napoléon Bonaparte à renoncer à la constitution civile du clergé et à convenir d'un concordat avec Rome et l’Église, signé le 10 septembre 1801.


Jean-Marie Renault
Février 2026


Sources :

  • Info Bretagne : http://www.infobretagne.com/romille-abbe-chilou.htm)

  • Archives départementales d'Ille-et-Vilaine : dossiers n°s 257 et 258 des actes du tribunal criminel d’Ille-et-Vilaine, série B, Parlement.

  • Articles du Procès de l'Ordinaire des Martyrs Bretons.

  • BIBLIOGRAPHIE. — Arch. d’I.-et-V., série L, non cotée. — Guillon, Les Martyrs de la Foi, t. II, p. 431. — Tresvaux du Fraval, Histoire de la Persécution, etc., t. II, p. 27. — Guillotin de Corson, Les Confesseurs de la Foi, etc., p. 48-50. — Abbé Lemasson, Les Actes des prêtres insermentés de l'Archidiocèse de Rennes, etc., p. 111-115 et 251 où sont reproduites toutes les pièces officielles du procès de M. Chilou.

Annexe : généalogie descendante de Jean Chilou et Lucrèce Barbier.


Notes de bas de page.


1- AD35, Romillé BMS 1741 (commune), vue 10/26
2- La numérotation SOSA permet d'identifier individuellement chaque ascendant d'une personne.
3- Certifié dans les quatre ordres mineurs : portier, puis lecteur, exorciste et acolyte.
4- Lettre épiscopale autorisant l'accès à la prêtrise dans un autre évêché que celui d'origine.
5 - Roger Dupuy, La Bretagne sous la Révolution et l'Empire : 1789-1815, Rennes, Éd. Ouest-France, 2004, p. 71.
6- AD35, Parthenay BMS 1792, vues 6-7/10
7- Nom donné à Montfort-la-Cane, qui deviendra plus tard Montfort-sur-Meu.
8- Correspond au bas de l'actuelle place du Parlement.
9Hector Fleischmann, La Guillotine en 1793 (1908).

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