Quatre siècles de destins qui nous ont précédés

Blog généalogique de Jean-Marie Renault

Ce blog est la poursuite du blog GénéaRenault (www.genearenault.org/blog) dont les articles sont toujours accessibles à la lecture. Les articles portent sur les ascendances de Jean Renault et de Marie Le Baill, mariés en 1944. Aucun texte ne concerne la période postérieure à leur mariage.

mardi 19 août 2025

Août 44, un mariage dans la guerre

 

Si la chaleur est accablante en ce mois d'août 44, c'est surtout le climat qui règne alors dans la capitale qui impose sa marque. L'occupant est encore maître de la ville et la perspective de devoir céder Paris aux forces américaines qui progressent désormais rapidement rend l'état-major allemand particulièrement nerveux.

La population se prépare à subir des combats probables, espérés ou craints, et le risque d'un bombardement allié circule sur toutes les lèvres. Pire, il se dit que, si elle devait fuir la capitale, la Wehrmacht adopterait la politique de la terre brûlée, laissant au vainqueur un champ de ruines en lieu et place de ce que les parisiens estiment être la plus belle ville du Monde.

Il ne se passe pas de jour ou de nuit sans que les sirènes hurlent sur tous les toits et que, apeurée ou blasée, la population des immeubles descende dans les abris de quartier. C'est, avec la quête quotidienne d'une nourriture devenue rare, le lot quotidien de chaque parisien.

Marie Le Baill, la pharmacienne.


Marie Le Baill (1918-2009) habite au 2nd étage d'un bâtiment en fond de cour d'un immeuble de la rue Notre-Dame des Champs, cette longue voie ombragée qui serpente du carrefour St-Placide à celui de l'Observatoire. Elle y est arrivée il y a quelques années avec ses parents depuis Brest, où elle est née il y a 26 ans, pour y poursuivre et achever des études à la Faculté de Pharmacie toute proche. Elle obtient le diplôme de Pharmacien le 12 octobre 1942, aux heures les plus sombres de l'Occupation.

A l'automne 42, Marie débute un travail de thèse de Microbiologie qu'elle doit arrêter l'année suivante en raison de conditions matérielles incompatibles avec un travail de recherche. Elle ne le reprendra pas après la guerre, son environnement personnel ne le permettant plus : à la demande de son futur mari, il lui fallait choisir entre les microbes et lui...

En 1940 puis 1943, elle a perdu sa mère Marie Morlais puis son père François Le Baill. Depuis le 5 septembre 43, elle se trouve désormais seule, bien loin d'une ville natale qui s'apprête elle-même à être détruite sous les bombardements alliés. Fille unique, sa famille est faite de cousines et de cousins, de tantes et d'oncles avec lesquels elle tente de correspondre malgré les incertitudes de l'acheminement du courrier. Suivant les ordres des autorités allemandes et les conseils des Alliés, tous se sont réfugiés dans les campagnes du Léon : Ploumoguer, Saint-Renan, Plouzané...

La solitude de Marie serait totale sans l'aide matérielle et affectueuse d'un couple de voisins du 5ème étage de l'immeuble, Monsieur et Madame Legrand. René Legrand, architecte dont la notoriété se développera lors de la reconstruction de Royan, lui tient un peu lieu de père de substitution et lui permet de poursuivre son activité de pharmacienne aux Laboratoires Fournier situés place de la Bastille, en allégeant le fardeau quotidien de devoir trouver à manger.

Comme de nombreux Bretons du quartier Montparnasse, Marie et ses parents ont fréquenté avant la guerre le foyer culturel Kêr Vreiz au 43 rue Saint-Placide. On y parle du pays, on y rencontre diverses personnalités de la littérature et de la musique bretonnes, on y apprend le breton. La fréquentation de ce foyer se poursuivra durant la guerre, puis longtemps après la Libération.

C'est à Kêr Vreiz que le père de Marie, François Le Baill, contrôleur principal des PTT, lui présente un ingénieur qui travaille pour le même ministère. Si le titre d'ingénieur fait impression, plus encore que le goût pour la culture bretonne, c'est celui d'ancien élève de l'Ecole Polytechnique qui frappe alors la jeune pharmacienne.

Jean Renault, l'ingénieur des PTT.


Né à Trémeur (Côtes-du-Nord), Jean Renault (1908-1978) est installé à Paris depuis plusieurs années. Il a connu la capitale une première fois à partir de 1925 lors de ses études supérieures en classes préparatoires au lycée St-Louis puis à l'Ecole Polytechnique, et enfin à l'Ecole Supérieure d’Électricité (Supélec).

Affecté d'abord à Rennes aux services des PTT, il revient faire carrière à Paris à partir de novembre 1934 à la Direction de la Vérification du Matériel puis, durant les années 40, à la Direction de l'Enseignement située rue Barrault.

Malgré ses incessants retours à Trémeur pour rendre de fréquentes visites à ses parents instituteurs en retraite et à son neveu Louis, Jean connaît la capitale depuis une dizaine d'années lorsqu'il fréquente, pour ses loisirs, le foyer Kêr Vreiz. Il habite au 11 avenue de la Porte de la Plaine, dans le 15ème arrondissement, au moment de son mariage. Il s'y est installé un univers douillet grâce au mobilier acheté en janvier 36 chez P. Maurice, 11 faubourg St-Antoine : une literie, un cosy d'angle, une table portefeuille, un bahut et deux fauteuils en velours havane. Cela tranche avec l'univers néo-breton bien ciré dans lequel vit Marie Le Baill.

Jean avait été mobilisé en 1939 lors de cette « drôle de guerre » dont l'échec, en juin 1940, avait jeté sur le pays le voile noir de la honte de l'occupation pour les uns, et le simple besoin de se faire à l’existence de nouvelles institutions pour les autres.

Entre convictions politiques et besoin d'aller et venir, de se nourrir, de travailler, de vivre au quotidien, chaque individu de la population française oscille entre le noir, le gris et le blanc. Chez Jean Renault comme chez beaucoup d'autres, le fort sentiment d'appartenance à une identité culturelle et historique bretonne distincte ajoute encore à la complexité des choix.

Un mariage à haut risque.

De l'automne 1943 au printemps 1944, Jean et Marie se fréquentent régulièrement. Le fonctionnement chaotique des transports en commun n'entraîne aucune difficulté à se rencontrer, à une époque où les parisiens, pas la force des choses, marchent beaucoup.


Files d'attente aux boulangeries et chevaux de frise,
le quotidien des Parisiens en 1944.

Jean dîne parfois chez Marie d'un repas composé du peu de nourriture trouvée ce jour-là. Puis il regagne son domicile à pieds : les usages de l'époque, tant du côté Renault que Le Baill, ne doivent aucunement laisser planer la suspicion d'une relation hors mariage. Jean est parfois invité chez Monsieur et Madame Legrand en présence de Marie, et elle-même est invitée par Jean au restaurant Marty avenue des Gobelins. Après le repas et un peu de marche, on se quitte chastement en promettant de se revoir très vite.

Le couvre-feu est imposé, et chacun doit régler sa vie et ses déplacements en fonction des horaires décidés par l'occupant. Un soir qu'elle revient un peu tard de Kêr Vreiz, Marie est arrêtée par des soldats allemands dans une rue Notre-Dame des Champs alors plongée dans une obscurité totale. Après contrôle, elle est autorisée à rentrer chez elle.

A Pâques 44, Marie est invitée pour la première fois au domicile de ses futurs beaux-parents. Il s'agit pour ces derniers de faire la connaissance de cette pharmacienne d'origine brestoise dont leur fils leur dit le plus grand bien et, le cas échéant, de donner leur accord au mariage que l'on pressent.

Le voyage de Marie se réalise dans des conditions extrêmement pénibles. En mai 44, le Débarquement allié n'a pas encore eu lieu et l'ensemble du territoire est occupé par l'armée allemande. Mais de nombreux actes de Résistance se déroulent chaque jour un peu plus, le réseau ferré en étant une des cibles favorites.

Il est convenu qu'elle doit descendre en gare de Lamballe où quelqu'un viendra la chercher, mais des attentats près de Saint-Brieuc ont coupé la voie et ralenti son train qui assurait un service omnibus depuis Paris ! C'est donc épuisée et avec plusieurs heures de retard que Marie arrive à Lamballe en plein milieu de la nuit.

Le trajet de retour ne sera pas non plus des plus simples, une interruption de la voie entre la gare de Bröons (qui dessert Trémeur) et celle de Rennes obligeant les voyageurs à passer par Lamballe, Dinan et Dol.

Au début intimidée par ses hôtes, elle fait bonne impression. A l'évidence, ses études et son attitude correspondent bien à l'épouse que les parents de Jean souhaitent pour leur fils. Celui-ci, de son côté, se félicite de ce bon contact et sent l'approbation de ses parents. C'est désormais convenu : Jean et Marie se marieront prochainement. Un premier obstacle, celui d'un désaccord parental toujours possible, est désormais surmonté : aucun des deux futurs époux n'aurait pris le risque de forcer un interdit, surtout pas Jean malgré ses 36 ans.

On reste aujourd'hui un peu étonné de cette approbation parentale, tant la personnalité et les valeurs de Marie Le Baill tranchent avec celles de ses futurs beaux-parents. Marie est une citadine, très urbaine dans ses habitudes, peu connaisseuse de la campagne et des usages ruraux, notamment en matière d'alimentation. La pharmacienne veille, munie de ses connaissances et de ses principes. Qu'importe, sans doute n'y a-t-il pas là de quoi faire échouer ce projet d'union.

Plus surprenante encore est la tolérance observée par Jean Baptiste, le futur beau-père, à l'égard des fortes convictions religieuses de cette demoiselle pieuse et pratiquante. Cet ancien « hussard noir de la République » semble souvent confondre laïcité et anticléricalisme. Il a la pratique religieuse en horreur et, à son décès en 1962, sa tombe ne portera pas de croix à sa demande.

Sans doute a-t-il soufflé durant ces deux ou trois jours un vent de bonheur et d'espoir partagé...

Marie, fille unique longtemps choyée, avait perdu ses deux parents et la question d'une autorisation ne se posait pas pour elle. Un accord n'eût pourtant pas été gagné facilement du vivant de son père, ainsi qu'elle l'a écrit en juillet 1993 dans une note retrouvée après son décès : « Je ne me serais pas mariée tant que mon père vivait : il y aurait eu trop de problèmes ».

La décision du mariage étant prise, il reste en ces temps difficiles à trouver une date et un lieu de repas. Le choix se porte sur le 12 août 44, les témoins seront Pierre Bertin, cousin de Jean, et René Legrand à qui Marie doit beaucoup.

La capitale est en pleine agitation. Les forces américaines, venant de l'ouest, foncent vers l'Allemagne en contournant Paris : contrairement aux rumeurs insistantes, il n'y aura pas de bombardement allié sur la capitale. En revanche, le général Von Choltitz tient encore la place et menace d'exécuter la demande d'Hitler, raser les principaux monuments de la capitale ou, compte tenu de ses moyens insuffisants, d'en faire au moins sauter tous les ponts pour ralentir la progression des Alliés.

Le 12 août, jour du mariage, Jean et Marie se donnent rendez-vous à 10 heures 30 à la mairie du VIème arrondissement, à deux pas du Luxembourg. A 10 heures 40, ils sont mariés lors d'une brève cérémonie par un maire adjoint, André Arthus Bertrand, qui montre une évidente nervosité.

Quatre, elles sont à peine plus de quatre personnes présentes en mairie : les deux mariés et les deux témoins, auxquels il faut sans doute ajouter Madame Legrand, ainsi qu'Andrée Bertin, la fille du témoin de Jean, et quelques voisins peu nombreux. Tous les moyens de communication étant à l'arrêt, aucun membre des deux familles n'a pu faire le voyage depuis Trémeur ou la région de Brest.

Malgré les circonstances qui devraient apporter le bonheur dans chaque esprit, chacun vit dans la crainte du lendemain.

Marie essaye de ne pas penser à chaque instant à la bataille de Brest qui s'est engagée la semaine précédente, et qui durera – elle l'apprendra bientôt - du 7 août au 18 septembre. Le 12 août, sa ville natale n'est pas encore rasée et son immeuble de la rue Ducouëdic est encore debout. Il sera, paraît-il, le seul immeuble du quartier à se tenir encore dressé à la fin des bombardements.

Le 14, toute la population civile finit d'être évacuée : les belligérants se font désormais face à face et le commandant allemand de la place n'entend pas se rendre, quoi qu'il en coûte à la Wehrmacht et à la Kriegsmarine.

La cérémonie religieuse se déroule en l'église Notre-Dame des Champs, boulevard du Montparnasse, à deux pas de chez Marie. Il s'agit de son église paroissiale, celle où ont été célébrées il y a peu les obsèques de sa mère puis de son père.

Le curé de la paroisse montre des signes de méfiance. Quelles que soient les rumeurs, les sirènes poursuivent leurs hurlements fréquents et les descentes aux abris sont impératives. Il décide alors d'officier en sous-sol, et c'est dans la crypte de l'église que se déroule le mariage religieux, à l'abri des risques d'effondrement de l'église. Chacun, en tout cas, veut s'en convaincre.


Marie et Jean le jour de leur mariage
lors d'une halte au jardin du Luxembourg.

Après l'église, on se rend au restaurant. Malgré les difficultés d'approvisionnement, il faut bien marquer l’événement et s'offrir un repas. Nos mariés, leurs témoins et quelques amis gagnent à pied l'avenue des Gobelins et s'installent au restaurant Marty, où Jean Renault a son rond de serviette. Il est difficile d'imaginer le menu à une pareille époque, mais on peut penser que les rutabagas et l'infusion de chicorée y ont eu toute leur place.

Le restaurant Marty, avenue des Gobelins.

Une fois le repas pris, on discute évidemment des événements, on marche un peu ensemble mais sans excès : le risque d'être surpris dans une fusillade entre Résistants et soldats allemands est réel. Chacun se sépare, rentre à l'abri tandis que les rumeurs d'une insurrection de la population augmentent peu à peu.

Après la fête...

La fête a été brève et chaleureuse, mais le quotidien de Paris a tôt fait d'occuper de nouveau tous les esprits.

Le couple s'est installé chez la mariée, dont l'appartement est alors suffisamment vaste. Dans une capitale où les logements vacants sont rares et chers, Marie cherche un hébergement pour son amie brestoise Madeleine Coatanéa qui s'apprête à venir travailler à Paris. Prudemment, Jean continue à payer durant quelques mois le loyer de son ancien logement, dans l'attente de l'arrivée de Madeleine qui s'y installe dès le début de 1945.

Six jours après, la grève générale est décidée à Paris alors que commence une insurrection populaire qui facilitera l'entrée par la porte d'Orléans, le 24 août, de la 2éme division blindée commandée par le général Leclerc. Dans le quartier de Jean Renault et de Marie Le Baill, les événements se précipitent. Des barricades sont érigées rue d'Assas et au carrefour Saint-Placide, le Sénat alors quartier général de la Luftwaffe est pris pour cible par les chars pour en déloger l'occupant.

Depuis l’appartement de la rue Notre-Dame des Champs, on entend le roulement des chars de la division Leclerc qui font vibrer les pavés de l'avenue de l'Observatoire et du boulevard Saint-Michel, on entend également les obus tirés sur l'Ecole des Mines et le Sénat, formant dans les façades des trous que l'on peut voir encore aujourd'hui.

La cour intérieure du Sénat, peu après l'intervention de la 2ème DB.

Il y a les troubles visibles, l'armée allemande qui se retire peu à peu de ses derniers retranchements. Et puis il y a les actions de l'ombre, celles que l'on ignore réellement ou qu'on ne veut pas connaître.

Le 15 août, la prison du Cherche-Midi qui se trouve dans le même quartier est ainsi vidée de ses occupants par la Wehrmacht. Qui en est témoin, en ce jour de fête des Marie ? Nul ne le sait.

Les prisonniers sont chargés dans des autobus et conduits à la gare de Pantin. Tous sont des prisonniers politiques, que l'on regroupe avec ceux venant du fort de Romainville, de la prison de Fresnes et du camp de Compiègne pour former le dernier convoi de la mort. A 10 jours de la Libération de Paris, 2 200 hommes et femmes sont ainsi conduits vers les camps d'extermination : la folie criminelle de l'occupant, qui sait devoir quitter prochainement les lieux, ne connaît pas de fin.

Les femmes iront rejoindre à Ravensbrück le sort de dizaines de milliers d'autres femmes, dont fait partie Delphine Morlais.

Qui sait alors qu'une totale abomination vient de se produire ce jour-là à quelques pâtés de maison du domicile conjugal, à quelques jours de la libération définitive de la capitale ?

Et dans la famille, qui sait qui est Delphine, la cousine éloignée de Marie Morlais, mère de Marie Le Baill ? Comment imaginer, 80 ans après, l'extrême cloisonnement de la société qui rend possible la barbarie à proximité immédiate de la vie de chacun ?

Dans cette capitale enfiévrée où les Résistants de la dernière minute s’additionnent à chaque instant, il devient impossible de faire la part des choses entre ceux qui savent et ceux qui ignorent, ceux qui étaient pétainistes et qui se disent aujourd'hui gaullistes, ceux qui prirent le risque de se lever dès le début et ceux qui le font maintenant que l'ennemi est affaibli et que la capitulation approche.

C'est dans le quartier Montparnasse, encore lui, celui de Jean et Marie, que se décidera définitivement la libération de la capitale. Le 25 août, le général Von Choltitz signe la reddition de l'armée allemande à la gare Montparnasse transformée en QG de la 2ème DB, cette gare si souvent fréquentée par Jean Renault et Marie Le Baill. La guerre est finie à Paris, mais elle ne l'est pas partout.

Marie Le Baill s'inquiète pour ses cousins et cousines pris dans la poche de Brest. Le journal lui apprend quotidiennement son lot de désastres : Brest n'est plus, Brest est rasée. Le 9 septembre, alors que la Wehrmacht refuse toujours de se rendre et que le siège de la ville se poursuit sous les pires bombardements, l'abri Sadi Carnot explose en faisant plus de 800 morts dont 330 civils. Marie est folle d'inquiétude, elle ignore encore qu'aucun membre de sa famille ne figure au nombre des morts. Cet abri, elle le connaissait bien, elle qui était née 2 rue Ducouëdic que l'on dénommait également 2 place Sadi Carnot...

Un mariage, une histoire dans l'Histoire.



Jean-Marie Renault
16 août 2025

Texte garanti sans aucun recours
à l'intelligence artificielle.


vendredi 1 août 2025

L'incroyable histoire de l'homme salé


Nous sommes à Goudelin, vaste paroisse de l'évêché de Tréguier, à la fin du XVIIIème siècle. Son territoire est si large que, à la Révolution, on le scindera en deux parties pour créer les communes de Goudelin et de Bringolo.

Mes ascendants (ceux de ma grand-mère paternelle Augustine JEAN) sont alors nombreux sur le territoire de la paroisse.

La famille JEAN, qui y a vécu plusieurs dizaines d'années, le quitte vers 1750 pour Gommenec'h mais Louis JEAN revient à Goudelin et s'y installe tisserand. Huit des neuf enfants qu'il a avec son épouse Marie Jeanne LE ROHAN y naissent entre 1800 et 1823.

Mes ascendants LE BIHAN et BRIENT y sont également bien implantés. Pierre BRIENT, fils de Mathurin BRIENT et de Catherine LE BIHAN, passera toute sa vie à Goudelin, de 1734 à 1786 et son fils y vivra au moins jusqu'en 1802.

A ces ascendants, il convient d'ajouter les innombrables frères, sœurs, cousins et cousines qui constituaient une partie importante de la population de la paroisse.

Vous l'aurez compris, Goudelin est un lieu important dans la vie d'une partie de mes ascendants, et tout ce qui pouvait s'y dérouler les concernait de près ou de loin.


Localisation de Goudelin, à 3 lieues de Guingamp sur la route de Plouha.

Les particularités de Goudelin à cette époque sont nombreuses, et la présence de deux recteurs pour une seule paroisse en est une toute particulière. Durant une longue période qui s'acheva à la Révolution à la demande de la population, la gouvernance religieuse revenait en effet à un duo constitué d'un recteur noir (parson du, en breton) nommé par l'abbaye de Beauport en Paimpol et d'un recteur blanc (parson gwenn) nommé par celle de Beaulieu en Mégrit, la couleur étant celle de leur robe.

Entre ces deux gens d’Église, la compréhension était suffisante pour mener à bien la conduite de la paroisse. Toutefois, des désaccords pouvaient survenir de temps en temps, et l'un d'entre eux fut assez sérieux pour qu'il entraînât avec lui l'émotion de mes ancêtres et de tous les paroissiens, et la saisine de la justice des hommes, en préalable à celle de Dieu.

Au début des années 1780, le fermier Claude LE BIHAN est retrouvé inanimé dans sa maison. Sa femme Jeanne GILLARD et ses enfants, de retour à la ferme, découvrent son corps sans vie et s'aperçoivent avec effroi qu'il s'est donné la mort. Le suicide de cet homme de 60 ans provoque la sidération de la famille, et la nouvelle traverse rapidement toute la paroisse pour atteindre les localités proches.

Sans qu'il soit encore possible aujourd'hui de relier Claude LE BIHAN à ses homonymes nombreux chez mes ascendants, la seule nature de l’événement unit dans la peine et la stupeur l'ensemble de la population paroissiale et justifie qu'il trouve sa place dans la vie quotidienne de mes ascendants du Trégor.

Si le suicide est évidemment toujours un drame pour l'entourage familial et le cercle des amis et des connaissances, il faut se souvenir que sous l'ancien Régime c'est la loi largement définie par l’Église qui régit la société, et que le suicide est un crime contre soi-même qui, à ce titre, mérite la sanction du juge.

En l'espèce, une sanction fréquemment prononcée était d'être « traîné sur la claie » : le corps était jeté sur une claie tressée de bois et de tissu puis traîné par un cheval du lieu du suicide à la fosse commune, sans aucune halte à l'église paroissiale et, bien entendu, sans aucun sacrement. D'autres sanctions étaient possibles, en fonction de l'imagination du juge et du clergé : pendaison du corps déjà sans vie ou abandon sur la voirie à la vue de tous et à disposition de la vermine...

Il existait cependant un motif pour lequel le suicidé n'était pas perçu comme criminel et pouvait bénéficier des sacrements et d'une inhumation religieuse : il fallait qu'il commît sa propre mort sous l'effet de la démence ou de la faiblesse d'esprit.

L'honneur de la famille LE BIHAN imposait que l'on convienne que Claude avait perdu sa raison. Leur mari et père était un bon paroissien et personne n'imaginait qu'il fût un dangereux criminel.

Tandis que la rumeur gonflait dans le pays, les deux recteurs de Goudelin pourtant souvent d'accord, s'opposaient ici violemment. L'un des deux considérait que le pauvre homme n'avait pas sa raison et méritait la bienveillance de l’Église et une sépulture catholique, tandis que le second restait convaincu que Claude LE BIHAN s'était rendu coupable d'un crime et devait subir la sanction des hommes.

Le cadavre fut saisi par la maréchaussée et conduit, peut-être sous bonne garde, jusqu'à la geôle de Binic, à plus de 4 lieues.

C'est au tribunal que l'affaire fût finalement plaidée, auprès de la juridiction de la Roche-Suhard en Binic durant l'année 1784. La famille suivit de près les audiences et témoigna activement, avec tous les amis rassemblés, de la fragilité mentale du prévenu.

L'affaire prit une dimension exceptionnelle quand la réunion des juges imposa que le suicidé soit présent à l'audience, comme lors d'un jugement criminel ordinaire. Après une mûre délibération, la cour décida que les cheveux du mort seraient coupés et jetés au vent, que ses entrailles seraient enfouis dans le jardin de la geôle de Binic où il était incarcéré puis que le reste de son cadavre serait placé dans un tonneau pour y être salé afin de pouvoir en disposer librement à l'audience jusqu'au jugement, soit plusieurs mois ! 

Après tout, les marins du Goëlo connaissaient bien les vertus du salage dont ils faisaient largement usage lors de leurs lointaines pêches à la morue. Cette mesure fit naturellement grand bruit auprès de la population de Binic et des villages alentour, jusqu'à Goudelin même.



A l'issue de cette incroyable procédure, la cour de la Roche-Suhard décida que l'homme était mort aliéné. Les témoignages de nombreux habitants de Goudelin avaient su entraîner une décision du juge sans doute conforme à la réalité, mais aussi surtout conforme au respect de la loi divine et à l'honneur de la famille : la rumeur d'un crime s'effaça peu à peu dans les campagnes de Goudelin, et la famille LE BIHAN fût lavée de tout soupçon.

Cette décision, qui ne coûta guère plus de 1 500 francs aux enfants de Claude, emplit de joie sa famille qui conduisit le corps dans son tonneau jusqu'à Goudelin où, probablement, on lui offrit un cercueil plus digne et où on lui rendit les honneurs d'une sépulture religieuse, en présence d'hommes de loi chargés de contrôler la bonne exécution de la décision, comme l'atteste l'acte paroissial du 31 août 1784 : 


« Claude Le Bihan époux de Jeanne Gillard inhumé dans le cimetière de Goudelin en vertu d'ordonnance de justice fait en la chambre du conseil à Binic le 26 août 1784 était âgé d'environ 60 ans. L'inhumation a été faite par le soussigné prieur recteur le 31 août susdite année en présence de Jean Jacques Durand huissier et de Jacques Le Hellidu sergent qui signent, et de sa veuve, Pierre Le Bihan son fils et Jacques Vincent qui signent, les autres ont déclaré ne le savoir, de ce interpellés suivant l'ordonnance.

[signés :] Le Hellidu, Jacques Vincent, Durand, Dumay prieur recteur de Goudelin » 

Source : Archives départementales des Côtes d'Armor, état-civil, Goudelin BMS 1780-1792, vue 285/424.

Le recteur Dumay, soussignant, de son vrai nom Noble Antoine Louis du May, est nommé par l'abbaye de Beauport. Il officie à la tête de la paroisse en même temps que François Balthazar Le Provost, nommé par celle de Beaulieu.

L'église paroissiale de Goudelin, qui accueillit
enfin le corps de Claude Le Bihan le 31 août 1784

L'histoire, telle qu'elle sera rapportée plus tard par François Habasque [François Habasque, Notions historiques, géographiques, statistiques et agronomiques sur le littoral du département des Côtes-du-Nord, tome I, pp 396-397, éd. Guyon, St-Brieuc 1832] ne dit rien de la réconciliation éventuelle des deux recteurs de Goudelin, mais insiste sur le caractère macabre de l'affaire qui, bien au-delà de la question de fond, a frappé les esprits :

« Nombre de vieillards des plus respectables de Binic avec entre autres M. Gautier de Keranguen, et Mme Le Pommelec la douairière, ont connaissance de ce fait, et ils n'ont oublié ni l'un ni l'autre l'effroi dont les remplissaient dans leur enfance les contes qu'on ne manqua pas de débiter sur l'homme salé. Une lettre de Monsieur Morice, maire de Goudelin, en date du 22 juin 1832, atteste et certifie la vérité de tout ce que je viens de raconter ».

Bien que les audiences ne soient pas décrites dans leurs menus détails par François Habasque, qui n'a pas connu l'affaire de son vivant et qui rapporte ce qui lui en a été dit, il est probable que les restes de Claude LE BIHAN étaient à chaque audience sortis du sel devant le juge afin de permettre au prévenu, sinon de témoigner lui-même, au moins d'être témoin des échanges...

On doit à Yves Ballini [in La Presse d'Armor, 12 novembre 2023, édition de Paimpol], historien paimpolais, d'avoir identifié le mort à partir de la lecture de l'ouvrage de François Habasque, qui ne nomme pas le défunt mais livre ses initiales, sa paroisse d'origine et la date des faits.

Trente ou quarante ans après, le mort du tonneau hantait encore l'esprit de certains, de Goudelin jusqu'au siège de la juridiction. Gageons que Claude LE BIHAN trouva suffisamment tôt le repos de son âme, et que mes ascendants, sans doute proches du défunt, furent heureusement soulagés par la juste décision du juge. 



Jean-Marie Renault