Quatre siècles de destins qui nous ont précédés

Blog généalogique de Jean-Marie Renault

Ce blog est la poursuite du blog GénéaRenault (www.genearenault.org/blog) dont les articles sont toujours accessibles à la lecture. Les articles portent sur les ascendances de Jean Renault et de Marie Le Baill, mariés en 1944. Aucun texte ne concerne la période postérieure à leur mariage.

vendredi 6 mars 2026

Raconter l'histoire familiale : quand l'intelligence nous prend (parfois) pour des imbéciles


L'écriture de l'histoire des vies familiales passées, que nous recevons en héritage, s'appuie souvent sur des énigmes non résolues. Des « temps muets », auxquels nous voudrions donner la parole, se terrent ici et là dans un passé familial aux contours complexes.

Parmi d'autres, une recherche vieille de près d'un siècle retient régulièrement l'attention des chercheurs de ma famille : celle du devenir de mon grand-oncle Alexandre Renault, l'un des frères aînés de mon grand-père Jean Baptiste, parti « aux Amériques » en 1887 et dont je détiens précieusement une lettre originale postée depuis la Nouvelle Orléans au mois de décembre de cette année.

Extrait de la lettre d'Alexandre Renault à ses parents, décembre 1887

Déjà en 1928, mon propre père avait débuté une démarche, hélas inachevée faute de temps. Je l'ai poursuivie à maintes reprises, toujours en vain. J'ai fait état à plusieurs reprises du niveau de connaissance que nous avons aujourd'hui sur cet oncle d'Amérique, aussi présent dans l'univers familial qu'évanescent dans les archives françaises et américaines.

Pour le rendre présent parmi nous, j'ai même réalisé un [entretien]avec lui.

Le niveau d'impasse dans lequel se trouve parfois le généalogiste peut le conduire à tenter de sonner à la porte des bonnes fées, celles dont toute l'actualité parle aujourd'hui, hybride contemporain entre la magie médiévale et la technologie la plus avancée : je veux parler de l'intelligence artificielle.

Sur cet outil émergent, les généalogistes ne partagent pas les mêmes observations et ne fondent pas les mêmes espoirs. S'en remettre à l'IA pour avancer dans une recherche séculaire qui piétine m'est apparu cependant comme une méthode à explorer, sans excès de scepticisme ou d'illusion.

C'est ainsi que j'ai récemment entrepris de mobiliser les ressources de Gemini, l'intelligence artificielle de Google, pour en savoir un peu plus sur Alexandre et, peut-être, sur da descendance actuelle.

Je vous livre ci-dessous l'intégralité de la réponse à ma requête, dans laquelle je précise à Gemini qu'Alexandre est né au Gouray (Côtes d'Armor) en 1868 au foyer de Joseph Renault et d'Azeline Le Blain.


Ici commence le récit de l'intelligence artificielle :

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L'histoire d'Alexandre Renault (1875-1953), l'un des fils d'Azeline et Joseph, est un véritable roman qui illustre parfaitement l'aventure de l'émigration bretonne vers le «Nouveau Monde» à la fin du XIXe siècle.

Voici les grandes étapes de son destin américain :

1. Le départ (1894)

À seulement 19 ans, peu après la mort de son père, Alexandre décide de quitter Le Gouray. Contrairement à ses frères qui restent en France (l'un instituteur, l'autre reprenant le commerce), il rêve de grands espaces. Il s'embarque pour New York, rejoignant la vague d'émigrants bretons qui partaient tenter leur chance.

2. Le "French Cook" à San Francisco

Après son arrivée sur la côte Est, il traverse tout le continent pour s'installer à San Francisco, en Californie.

  • Son métier : Il devient cuisinier. La "French cuisine" est alors extrêmement prisée dans la haute société californienne.

  • Le séisme de 1906 : Il survit au terrible tremblement de terre et à l'incendie qui ravagent San Francisco. Cet événement marque un tournant, mais il décide de rester pour participer à la reconstruction de la ville.

3. La réussite et l'intégration

Alexandre ne se contente pas d'être employé. Il gravit les échelons et finit par gérer ses propres affaires.

  • Il se marie avec une jeune femme d'origine irlandaise, Mary Alice O’Connor, fusionnant ainsi deux des plus grandes communautés d'immigrés de San Francisco.

  • Il devient citoyen américain (naturalisé) tout en gardant des liens épistolaires avec sa mère Azeline au Gouray.

4. Le retour aux sources

Fait rare pour l'époque, Alexandre n'a jamais oublié ses racines bretonnes. Après avoir fait fortune ou du moins s'être assuré une retraite confortable, il décide de revenir finir ses jours en France.

  • Il revient dans les Côtes-du-Nord (aujourd'hui Côtes-d'Armor).

  • Il s'installe à Saint-Brieuc, où il meurt en 1953.


Note historique : Son parcours est fascinant car il montre le contraste entre la vie rurale et stable d'Azeline dans son bureau de tabac au Gouray et l'ascension sociale fulgurante de son fils dans la modernité américaine de San Francisco.

Souhaitez-vous que je vérifie si d'autres membres de la famille Le Blain/Renault ont eu des parcours similaires ou préférez-vous des détails sur un autre de ses enfants ?

D'après les documents généalogiques de la famille Renault, voici les précisions concernant les dates de décès :

  • Azeline Le Blain est morte au Gouray en 1910 (les sources ne précisent pas le jour et le mois exacts, seulement l'année).

  • Son fils, Alexandre Renault, est mort en 1953 à Saint-Brieuc.

Pour rappel, son époux Joseph Renault est décédé le 15 décembre 1894 au Gouray, ce qui a conduit Azeline à reprendre seule la gestion du bureau de tabac.

Souhaitez-vous que je recherche des informations sur un autre membre de cette famille mentionné dans ces archives ?

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(fin du récit)

J'ai pris connaissance de ces informations, qui auraient pu me délivrer de l'ignorance, avec le fâcheux sentiment que l'intelligence, fût-elle artificielle, me prenait pour un imbécile. J'aurais pu sauter de joie, il ne me restait plus qu'à soupirer...

Car tout ou presque est faux dans ces données !

  • Alors que je donne la date de naissance d'Alexandre le 7 septembre 1868, Gemini m'en invente une autre en 1875 alors que c'est Olympe, la sœur d'Alexandre, qui est née cette année-là.

  • Aucun frère d'Alexandre n'a repris le commerce des parents au Gouray après le décès d'Azeline.

  • « Il s'embarque pour New-York », mais l'état actuel de mes recherches m'indique qu'il est absent des registres des migrants d'Ellis Island, le passage presque obligé pour entrer sur le continent.

  • « Il traverse tout le continent pour s'installer à San Francisco », alors que sa lettre est expédiée depuis la Louisiane et qu'un article de presse que je me suis procuré l'indique comme habitant plus tard la Pennsylvanie, État qu'il a dû gagner après la Louisiane.

  • Le romantisme dramatique de Gemini nous propose bien sûr d'intégrer le séisme qui ravagea la ville où il n'habitait pas... et de le rendre acteur de la reconstruction.

  • Breton d'origine, il se devait évidemment d'être un promoteur du French Cooking. Son mariage avec Mary Alice O'Connor (Gemini ne précise pas si la mariée était rousse aux yeux verts et je me dis que j'aurais dû me le faire confirmer), à une date qui n'est bien sûr pas indiquée, achève la description d'une vie sociale pleinement réussie.

  • « Il garde des liens épistolaires avec sa mère Azeline » restée au Gouray, alors qu'il est connu que la rupture a été totale entre mère et fils lorsque ce dernier, considéré comme déserteur, refusa de revenir en France pour y accomplir ses obligations militaires.

  • Le « retour au pays » constitue probablement le summum d'un récit entièrement inventé. Ainsi Alexandre, enrichi par sa carrière professionnelle, serait revenu dans les Côtes d'Armor à quelques kilomètres de son frère Jean Baptiste, instituteur à Trémeur, et sa sœur Angèle restée au Gouray, sans donner le moindre signe de vie ?

  • « Les sources ne précisent pas le jour et le mois du décès d'Azeline », alors que l'état-civil (AD22) nous indique depuis toujours qu'elle est morte le 4 janvier 1910.

  • « Son époux Joseph Renault est décédé le 15 décembre 1894 », information inexacte puisqu'il s'agit du 21 juillet de la même année.

Une dernière précision s'impose, et pas des moindres : à ma question relative aux sources documentaires, notre belle intelligence m'indique qu'elle ne les possède pas...

Je ne commenterai pas davantage ce tissu d'inventions, sauf à mettre en garde les généalogistes amateurs contre les belles histoires et les légendes dorées qui peuvent les bercer d'illusions s'ils ne disposent pas déjà d'un minimum des données sourcées (état-civil ou autre) suffisantes pour contester, s'il le fallait, la bouillie que l'IA tente de nous faire accepter en lieu et place de la vérité.

Ne confondons pas l'histoire familiale avec un recueil de belles légendes à lire ou à se raconter l'hiver, le soir, devant une cheminée dont les bûches crépitent de joie en entendant parler du célèbre french cooker qui, parti d'une modeste masure du Mené, aurait fait fortune en Amérique et qui, tel Ulysse, serait revenu, plein d'usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge...

Et pour rassurer quelques éventuels esprits chagrins, mon propos n'est pas "anti-IA". Il en décrit seulement certaines limites sérieuses qui doivent nous faire conserver un esprit critique plein et entier.



Jean-Marie Renault                   


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vendredi 13 février 2026

Michel Chilou, ou la tragédie d'un prêtre insermenté au sein de ma famille


Dans l'écriture des vies familiales que le passé nous laisse en héritage, le lien social et politique revêt un intérêt tout particulier : il nous éclaire sur la réalité de la vie quotidienne de nos aïeux et contribue à leur donner vie. D'individus isolés émaillant parfois sans grand relief un arbre généalogique lentement construit, cette dimension sociale construit une société vivante et nous conduit de la généalogie à l'histoire.

Si les positionnements sociaux et politiques de nos ascendants peuvent être souvent appréhendés dans un passé récent, nourri de témoignages non encore oubliés, l'exercice devient difficile pour les périodes plus anciennes. Que pouvait bien penser tel ancêtre, en 1662, de la situation économique et politique de sa paroisse, de sa province ou du royaume ? Le savoir est d'autant plus enthousiasmant qu'il est généralement illusoire d'y parvenir un jour. Alors, quand une recherche vous fait découvrir les détails d'une vie passée, vous remerciez le hasard de vous les avoir offerts.

Le hasard ? Je continue à me demander, sur ce point, s'il s'agit d'un hasard ou d'un appel. Comme lors de ma découverte fortuite de Delphine Morlais, morte en déportation, ou d'Isoline Morlais, mère inconsolable d'avoir perdu la trace de son fils parti aux colonies. Et aujourd'hui encore, c'est de la famille Morlais que vient ce lointain appel, comme une demande de réparation d'un trauma du passé.

Dans un ouvrage en cours d'écriture, j'indique que je donnerais cher pour vivre la Révolution avec mes aïeux et observer, comme un témoin attentif et discret, leurs faits et gestes en cette période si troublée, comme en miroir de notre époque incertaine. S'il est possible d'imaginer de probables préférences pour les « blancs » ou pour les « bleus », ces suppositions tenaient jusqu'à présent à des événements collectifs engageant des populations entières. Ce fût le cas, par exemple, du saccage de l'arbre de la Liberté devant la mairie de Plougonvelin en juin 1796. L'enquête conduite alors s'était vu opposer un silence collectif auquel ont participé mes ancêtres Le Baill, puisque chacun savait et que nul n'a voulu parler. Un silence imposé par la peur, la loyauté envers l’Église ou par la conviction : je ne connais pas à ce jour la position personnelle de mes ancêtres léonards sur la Révolution, et je dois m'en tenir à une estimation probable en faveur d'une préférence pour le clergé et d'une défiance à l'égard des symboles de la jeune République.

Le cas de Michel Chilou que je relate ici est différent puisque, pour la première fois dans l'écriture de l'histoire familiale, on peut affirmer une conviction individuelle.

Né le 11 juin 1741 (1) au foyer de mes ancêtres Jean CHILOU et Lucrèce BARBIER, cultivateurs à Romillé (Ille-et-Vilaine), Michel grandit dans la ferme de ses parents située au village de la Basse Chaise. Bien que proche de Rennes, cette paroisse ressort alors du diocèse de Saint-Malo.

La fratrie est nombreuse, puisque les parents Chilou élèvent pas moins de huit enfants, dont sept garçons et une fille. Parmi eux se trouve mon aïeul Bertrand (1732-1771), le frère aîné qui conduira la ferme jusqu'au décès du père puis qui exploitera avec sa femme Perrine LORENT celle de la Haie Berthelot où naîtront ses enfants.

On trouvera en annexe la généalogie simplifiée qui me relie à Bertrand Chilou, mon « Sosa 228 (2) », et à son frère.

Localités évoquées dans la biographie de Michel Chilou

Michel se présente ainsi comme le frère de mon ascendant, sixième enfant, sans espoir de pouvoir rester exploiter une ferme surpeuplée. Au sein d'une famille nombreuse, l'orientation d'un fils vers le séminaire est chose habituelle, surtout s'il montre quelques aptitudes à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. C'est ainsi que Michel est envoyé par ses parents au collège de Dinan, situé dans le même diocèse.

A l'issue de ses premières études chrétiennes, c'est à Dol, dans l'évêché voisin, que Michel est tonsuré et minoré (3) sur autorisation de l'évêque de Saint-Malo le 9 septembre 1767. Il reçoit le sous-diaconat à Saint-Malo le 24 septembre 1768 puis est ordonné diacre le 31 mars 1770. Le frère de mon aïeul est enfin élevé au sacerdoce par l'évêque de Dol en vertu d'un dimissoire (4) du 11 mars 1771.

Le 11 juin de la même année, mon ascendant Bertrand Chilou décède : il ne connaîtra pas le sort que l'histoire va réserver à son frère devenu homme d’Église.

Une fois ordonné prêtre et pour une raison inconnue, Michel Chilou ne postule pas pour une chaire paroissiale. Il revient dans sa paroisse d'origine où il dessert notamment la chapellenie des Pâques tout en aidant les prêtres des paroisses voisines en cas de besoin. Il assure de plus quelques apprentissages auprès de certains jeunes désireux de s'instruire et d'arriver au sacerdoce.

Il quitte finalement Romillé et se met au service du recteur de Parthenay, Gilles-Louis Paytra. Son dévouement semble très apprécié des paroissiens, pour le meilleur et pour le pire, comme on le verra bientôt.

C'est alors qu'éclatent les troubles révolutionnaires qui vont rapidement gagner les campagnes. Dès juillet 1790 est voté par l'Assemblée nationale constituante le principe d'une constitution civile du clergé, nouveau cadre d'exercice de la religion voulu par la Révolution : suppression de nombreux diocèses pour faire correspondre les nouveaux aux limites départementales, élection des évêques et des curés par des représentants citoyens, suppression du clergé régulier, etc. Ce sont autant de mesures que rejettent le clergé en place et, par conviction ou soumission, une majorité de la population des paroisses.

Une proportion élevée du clergé breton, que l'on évalue à 80 % (5), rejette cette constitution et refuse d'y prêter serment. Michel Chilou suit l'exemple de nombreux autres et refuse de prêter allégeance, devenant aux yeux du pouvoir révolutionnaire un prêtre réfractaire ou insermenté. A l'inverse, le clergé paroissial de Romillé prête serment, et la présence de ces prêtres et vicaires jureurs complique le retour de Michel dans sa paroisse natale.

Face à un refus massif de ce nouveau statut, soutenu par la majorité de la population, le pouvoir révolutionnaire adopte dans un premier temps une position modérée tout en incitant de plus en plus fermement les prêtres insermentés à jurer allégeance à la constitution civile.

Le 14 avril 1792 est rendu en Ille-et-Vilaine un arrêté départemental imposant aux prêtres réfractaires soit de prêter serment, soit de quitter leur paroisse et de venir résider au chef-lieu du département. Michel fait le choix risqué de rester à Parthenay et de poursuivre son action auprès des paroissiens.

Le 30 avril, les officiers municipaux de Parthenay, satisfaits des services rendus par Michel Chilou, sollicitent une dispense en sa faveur : «Nous vous prions, écrivirent-ils, de bien vouloir lui donner pleine et entière liberté de faire dans notre paroisse comme à l’ordinaire ses fonctions et d’aller et venir à Romillé, sans y être inquiété en aucune façon quelconque».

Cette faveur est refusée : «Considérant, écrit le 12 juillet 1792 le Directoire du département, que si le sieur Chilou était sincèrement dans les dispositions de ne pas troubler l’ordre public et de ne détourner aucun citoyen de l’obéissance due à la Loi et aux autorités constituées, il n’aurait pas refusé la déclaration prescrite par l’article 2 de l’arrêté du Conseil général du Département du 15 avril dernier».

Michel Chilou passe outre et poursuit son activité. Il administre par exemple un mariage à Parthenay en juin 1792 (6), contrevenant aux lois et arrêtés.


Mariage. Nous soussigné Michel Chilou, prêtre de la paroisse de Romillé faisant les fonctions de vicaire dans la paroisse de Parthenay, évêché de Rennes, avons par procuration de Mgr Paytra, recteur de ladite paroisse, administré la bénédiction nuptiale à François Despoix fils majeur de feu Gilles et de Perrine Geffroy originaire de Romillé (etc.)

Il ne s'exile pas, comme d'autres prêtres, et continue par ses services à être apprécié de ses paroissiens de Parthenay. «Les paroisses de Parthenay, de Romillé, de Gévezé, de Pacé et de Saint-Gilles éprouvèrent surtout les bienfaits de son zèle apostolique et en gardent encore de précieux souvenirs. Les meilleures familles de ces paroisses doivent la conservation de leur foi au dévouement inépuisable de l’abbé Chilou».

Convaincu de son utilité et de son droit à poursuivre son action auprès des fidèles, Michel Chilou se rend clandestinement dans les paroisses environnantes où il célèbre des offices de nuit, dans les bois ou des granges, notamment à Saint-Gilles. C'est là qu'il est découvert et dénoncé par un habitant.

Traqué par la garnison de Montfort-la-Montagne (7) qui inspecte méticuleusement chaque ferme de Saint-Gilles, l'abbé Chilou est finalement découvert le 18 juillet 1794 à 3 heures du matin dans le grenier d'une ferme du Bas-Monclair. Le fermier, François Louessard, avait été dénoncé comme receleur de prêtres réfractaires auxquels il donnait l'autorisation de célébrer les messes en sa demeure.

Michel Chilou est emmené sous bonne garde à Montfort où il est emprisonné et interrogé. Avec d'autres prisonniers, il est transféré à Rennes. Le 9 juillet 1794, leur noms sont inscrits sur le registre d'écrou de la prison de la Porte Saint-Michel.

Michel est traduit cinq jours plus tard au tribunal criminel d'Ille-et-Vilaine qui, traitant également d'autres affaires relatives à l'abbé Tostivint et à la famille noble de Bédée, décide pour eux la peine capitale.

Il monte le 26 juillet 1794 à l’échafaud installé place de l’Égalité (8) où est installée la guillotine. C'est là qu'il est décapité avec l'abbé Tostivint, rejoignant le sort de 300 personnes durant les années 1793 et 1794.

La guillotine à Rennes en 1793 (9), alors installée place d'Armes
(actuelle place de la Mairie).

Deux jours après, la tête de Robespierre tombe à son tour à Paris, traduisant une inflexion politique majeure dans l'orientation de la Révolution, qui conduira le consul Napoléon Bonaparte à renoncer à la constitution civile du clergé et à convenir d'un concordat avec Rome et l’Église, signé le 10 septembre 1801.


Jean-Marie Renault
Février 2026


Sources :

  • Info Bretagne : http://www.infobretagne.com/romille-abbe-chilou.htm)

  • Archives départementales d'Ille-et-Vilaine : dossiers n°s 257 et 258 des actes du tribunal criminel d’Ille-et-Vilaine, série B, Parlement.

  • Articles du Procès de l'Ordinaire des Martyrs Bretons.

  • BIBLIOGRAPHIE. — Arch. d’I.-et-V., série L, non cotée. — Guillon, Les Martyrs de la Foi, t. II, p. 431. — Tresvaux du Fraval, Histoire de la Persécution, etc., t. II, p. 27. — Guillotin de Corson, Les Confesseurs de la Foi, etc., p. 48-50. — Abbé Lemasson, Les Actes des prêtres insermentés de l'Archidiocèse de Rennes, etc., p. 111-115 et 251 où sont reproduites toutes les pièces officielles du procès de M. Chilou.

Annexe : généalogie descendante de Jean Chilou et Lucrèce Barbier.


Notes de bas de page.


1- AD35, Romillé BMS 1741 (commune), vue 10/26
2- La numérotation SOSA permet d'identifier individuellement chaque ascendant d'une personne.
3- Certifié dans les quatre ordres mineurs : portier, puis lecteur, exorciste et acolyte.
4- Lettre épiscopale autorisant l'accès à la prêtrise dans un autre évêché que celui d'origine.
5 - Roger Dupuy, La Bretagne sous la Révolution et l'Empire : 1789-1815, Rennes, Éd. Ouest-France, 2004, p. 71.
6- AD35, Parthenay BMS 1792, vues 6-7/10
7- Nom donné à Montfort-la-Cane, qui deviendra plus tard Montfort-sur-Meu.
8- Correspond au bas de l'actuelle place du Parlement.
9Hector Fleischmann, La Guillotine en 1793 (1908).

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lundi 22 septembre 2025

Jeannie, j'ai retrouvé ton livre !

La rentrée scolaire de septembre 1870 est faite, et Jeannie va bientôt avoir 7 ans. Elle se rend à l'école chaque matin avec enthousiasme. C'est une belle ouverture pour une fillette dont la vie a si cruellement commencé.

Ses deux parents sont morts l'an dernier, à quinze jours d'intervalle. Hervé Coatanéa, forgeron au bourg de la Trinité en Plouzané (Finistère) et son épouse Marie Anne Salaün n'ont en effet pas survécu à l'épidémie de choléra qui a sévi dans les campagnes du Léon, notamment à Plouzané, laissant trois petits orphelins, Marie Jeanne dite Jeannie, son frère Jean Marie dit Jean-Bi, et sa petite sœur Marie Guillemette. Ils ont respectivement 6 ans, 3 ans et 1 an lorsque leurs parents sont emportés par la maladie.

Les trois jeunes enfants viennent d'être recueillis à la Trinité par leur grand-mère veuve, Josèphe Poncin qui, à 64 ans, fait tout son possible pour rendre plus agréable le quotidien de ses trois petits protégés tout en cultivant seule ses terres.

Ajoutant encore de la peine au malheur, Marie Guillemette décédera à l'âge de 8 ans, laissant définitivement seuls Jeannie et Jean Marie, sœur et frère désormais inséparables.


Bien entourée par l'affection de sa grand-mère, Jeannie cherche une revanche à la cruauté de la vie et se forge, pour reprendre le métier de son papa, une personnalité très volontaire. Avec son frère Jean Marie, elle a compris que la vie ne peut sourire qu'à ceux qui se battent, et va livrer ses premières batailles à l'école pour y réussir.

L'école primaire n'est pas encore obligatoire, mais les paysans du Léon n'ont pas attendu les lois Ferry pour scolariser une proportion importante de leurs enfants, y compris les jeunes filles, dans les écoles dont chaque commune doit désormais être dotée, depuis la loi Guizot de 1833. Et si l'école n'est pas encore gratuite pour tous, les enfants indigents sont dispensés de tout droit d'inscription. La situation familiale et sociale particulière de Jeannie et de son frère donne à penser que l'école leur fût gratuite.

A l'école des filles de Plouzané, probablement religieuse, Jeannie Coatanéa apprend à parler, lire et écrire le français tout en continuant à pratiquer le breton avec sa grand-mère. Si la proximité de Brest, cette "ville française en terre bretonne" comme on l'a souvent qualifiée, rend la langue française légèrement connue de certains, son usage n'est cependant d'aucune utilité dans les campagnes : l'immense majorité des familles rurales ne parlent que breton, et en cas de besoin pour le notaire ou l'état-civil on trouve toujours un ami pour faire une traduction.

Dans cette langue très nouvelle pour elle, Jeannie suit avec intérêt le programme des écoles primaires de filles qui prévoit l’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments du calcul, les éléments de la langue française, le chant, les travaux d’aiguille, et les éléments du dessin linéaire.

Quelques manuels lui servent quotidiennement, dont celui d'exercices élémentaires, par Chapsal, édité en 1862, adapté à l'apprentissage de la grammaire. 


Ce manuel , Jeannie y tient beaucoup. Elle s'empresse d'y apposer son nom sur la page 2 de couverture, fragile rempart en cas de perte.


En page 13, notre écolière trouve quelques principes simples dont elle se souviendra, aux dires de ceux qui l'ont connue et aimée, comme sa petite-fille Marie Le Baill. 
Ainsi, "Le véritable esprit a les qualités du diamant : il est brillant et solide", ou encore "La véritable grandeur est douce, familière et indulgente ; son caractère est noble et facile ; elle inspire un respect sincère et une confiance illimitée".

Pour Jeannie, ce manuel est précieux entre tout, tant en raison de son contenu que de la valeur qu'il représente au sein d'une famille très modeste qui n'hésite pas à dépenser pour elle, dont le début de vie a été si difficile et dont l'avenir doit être épanouissant.

Soucieuse de pouvoir le retrouver si, d'aventure, elle l'égarait, Jeannie Coatanéa a pris soin d'encourager son éventuelle restitution. En page 3 de couverture, sous le rappel de son nom, elle a difficilement calligraphié un petit texte au crayon à papier : 


"Ce livre appartient à Jeannie Coatanéa. Ceux ou celles qui le trouvera aura la bonté de lui le rendre et il aura pour sa bonté un beau prix ou bien une belle image pour sa récompense".

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Dans les innombrables papiers, photos et livres que possédait sa petite-fille Marie (1918-2009), j'ai retrouvé aujourd'hui ce précieux ouvrage avec lequel ma propre arrière-grand-mère Jeannie Coatanéa (1863-1935) avait travaillé, étudié, et sur lequel elle avait apposé il y a 155 ans ses marques de propriété.

Jeannie, j'ai retrouvé ton livre ! Qu'aurai-je pour récompense ?


Jeannie Coatanéa vers 1932


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Epilogue.

En 1875, alors que mon arrière-grand-mère Jeannie va avoir 12 ans et que sa scolarité est terminée, sa grand-mère (67 ans) puis sa petite sœur Marie (7 ans) décèdent à leur tour. Nos deux orphelins sont alors accueillis par leur tante Marie Guillemette Coatanéa, dite "Tintin Mari" et son mari René Prigent, charpentier au port de Brest. 

Tante et oncle habitent à St-Pierre-Quilbignon, dans le quartier de Keroudot. Accueillir les deux enfants nécessite un logis plus grand : le couple déménage et s'installe alors rue de Brest. 

Ainsi s'achève la vie rurale de Jeannie Coatanéa. Si son cœur et ses souvenirs restent fortement ancrés à La Trinité en Plouzané, c'est à St-Pierre-Quilbignon puis à Brest que se construira son avenir.



Jean-Marie Renault  

22 septembre 2025

Rédaction garantie sans recours à l'intelligence artificielle



jeudi 11 septembre 2025

Les 300 bougies de Michel Le Rohan

Bertrand Le Rohan (1686-1744) et sa future femme Françoise Congar (1688-1743) naissent et grandissent à Plouisy, près de Guingamp, dans l'actuel département des Côtes d'Armor. A cette époque, ce territoire dépend de l'évêché de Tréguier.

Localisation de Plouisy, Guingamp et Gommenec'h.

Ils se connaissent depuis leur enfance, et se marient dans leur paroisse natale le 7 janvier 1723. Durant cette année-là, ils viennent habiter la ville de Guingamp toute proche, dans la paroisse Sainte-Croix, tandis qu'un premier enfant s'annonce. Las, ce garçon ne naît pas vivant. Sans même avoir reçu de prénom, l'enfant est inhumé le 15 octobre 1723 après avoir été "ondoyé" par la sage-femme, substitut fréquent au sacrement religieux en cas d'enfant mort-né.

Si les parents en sortent éprouvés, la vie reprend vite son cours et le travail n'attend pas. Les années se suivent, et une nouvelle naissance a bientôt lieu en 1725.

C'est le 11 septembre 1725, il y a aujourd'hui précisément 300 ans, que naît Michel Le Rohan (Roc'han, en breton) au domicile de ses parents dans la paroisse Sainte-Croix.  C'est Michel Le Hénaff, "honorable homme" de la paroisse voisine de Notre-Dame, qui lui donne son prénom en devenant son parrain. La marraine est Elizabeth Congar, de la famille maternelle de l'enfant.

Si d'autres enfants viendront après, c'est de Michel, mon "Sosa 164", que je descends et qui se trouve être un de mes ancêtres 5 générations avant la mienne. Et en ce 11 septembre, plutôt que du souvenir de la fin heureuse du siège de Sébastopol en 1855, du triste coup d'Etat au Chili en 1973 ou des dramatiques attentats de 2001 aux Etats-Unis et sans vouloir les oublier, c'est le "300ème anniversaire" de mon aïeul trégorois que je veux honorer.

Michel grandit à Guingamp puis fréquente la paroisse Gommenec'h où il se rend souvent. Il y fait la connaissance de sa future épouse, mon aïeule Elizabeth Jégou (1730-1792). 

Le jour de leur mariage à Gommenec'h en 1754 Michel est mentionné "soldat milicien". Elizabeth est filandière, métier particulièrement répandu en Trégor et en Goëlo, ces terres où le chanvre et le lin sont alors abondamment cultivés.


Acte de mariage de Michel Le Rohan et Isabeau (Elizabeth) Jégou,
le 11 février 1754 en l'église paroissiale de Gommenec'h.

"Michel Le Rohan, soldat milicien, (...), né à Sainte-Croix les Guingamp, habitué de cette paroisse, avec la permission de Monsieur Guinchard, aide major au bataillon de Saint-Brieuc, milice de Bretagne (...)".

C'est donc à cette époque dans le bataillon de Saint-Brieuc que Michel se trouve enrôlé comme milicien. Chaque paroisse est alors tenue de financer la charge d'un ou deux miliciens, et davantage dans les grandes localités, afin de financer leur équipement.

La charge de milicien, définie par l'ordonnance royale de 1688 plusieurs fois modifiée, répond à deux fonctions principales. D'une part, celle de maintenir l'ordre public dans les campagnes et les villes ou de surveiller les côtes pour prévenir tout danger et d'autre part de servir de réserve à l'armée en cas de guerre. A ce titre, il est fréquent que les miliciens soient rassemblés pour se rendre sur les frontières du royaume, voire à l'étranger. Ainsi en 1727, à une époque où Michel Le Rohan est encore certainement milicien, son bataillon de Saint-Brieuc part guerroyer aux Pays-Bas avec ceux de Rennes et de Redon. En 1758, durant la guerre de Sept Ans, 800 miliciens bretons sont affectés à l'armée du Rhin [cf. Yvonnick DANARD et Armelle GAUTIER, La milice de l'Ancien Régime en Bretagne, Revue historique des armées, 1996, 205, pp. 115-125].

La fonction n'est généralement exercée que durant quelques années. Chaque année, une ordonnance de levée définit l'effectif que la province doit fournir au royaume, l'intendant de chaque provine ayant pour tâche de répartir cette levée entre toutes les paroisses. S'agissant de la Bretagne, le contingent annuel oscille entre 1 000 et 3 000.

L'accès à la milice se fait par la volonté de l'intéressé (engagé volontaire) ou, plus souvent, par tirage au sort. Parmi les conditions physiques à remplir, l'une des principales est la taille : le jeune homme ne doit pas être inférieur à 5 pieds de haut (1,62 m).

Michel et Elizabeth habitent au village de Kerdoret, situé au sud du bourg. Ils auront au moins trois enfants, tous garçons : Yves, Gui et Allain, nés à Kerdoret.


Yves, dont je descends, sera tisserand à Saint-Jean-Kerdaniel puis à Gommenec'h et son frère Gui sera aubergiste.

L'ancien milicien Michel Le Rohan meurt le 16 mai 1790 à Gommenec'h, entouré des siens, à l'âge de 64 ans. 

La Révolution française est engagée, mais nul n'imagine encore la guerre civile à venir. La Constitution civile du clergé (juillet 1790) et la levée des 300 000 hommes (février 1793) auront dans peu de temps pour effet de mettre les paroisses bretonnes à feu et à sang, et d'exposer aux plus grands risques, face à la garde nationale, les serviteurs militaires de l'Ancien régime dont a fait partie Michel durant quelques années.

Qu'importe, celui-ci repose désormais en paix et n'aura pas à se battre ou à se défendre. Alors, soufflons ensemble les 300 bougies de son gâteau d'anniversaire !



 

Jean-Marie Renault 

11 septembre 2025

Rédaction certifiée sans recours à l'intelligence artificielle


jeudi 4 septembre 2025

De Lambézellec au Congo : Louis Clot, une aventure africaine

 

Né le 25 février 1891 à Lambézellec (Finistère) au foyer de Louis Hyacinthe Clot et d'Isoline Morlais, Louis Clot se trouve être un cousin germain de ma grand-mère Marie Morlais, la mère de Marie Le Baill. Aucun souvenir familial précis ne semble concerner ce cousin pourtant proche, preuve parmi d'autres du peu de lien réunissant les membres de la famille Morlais.

Lien familial entre Louis Clot et Marie Le Baill.

Il perd son père alors qu'il a 15 ans, et reste habiter avec sa mère et ses deux sœurs Joséphine et Madeleine à Lambézellec, au lieu-dit La Villette (aujourd'hui dans Brest) situé dans le quartier de la gare des chemins de fer départementaux.

Lycéen à Brest puis bachelier, il débute des études supérieures à Rennes. Il est étudiant lors de son recensement militaire à 20 ans, en 1911, au cours duquel il est enregistré sous le matricule 3727.

Son parcours militaire sera des plus brefs. Exempté de service militaire en 1912 par le conseil de révision en raison d'une forte scoliose, il est déclaré "bon absent" en 1914.

Mobilisé toutefois en 1915, il est incorporé à Brest au 2ème régiment d'infanterie coloniale et arrive au corps le 1er juin 1915 à Neuville-aux-Bois, en Argonne1, comme soldat de 2ème classe sous le n° matricule 13.262. Réformé dès le 15 juin de la même année en raison de déformations scoliotiques très accentuées, il participe ainsi durant 15 jours à la campagne contre l'Allemagne.

Sa découverte des soldats africains au sein de son régiment va orienter Louis Clot vers une carrière professionnelle qu'il n'avait alors pas imaginée. Il échange avec eux lors des bivouacs dans les tranchées de l'Argonne et réalise les besoins en emplois de leurs pays d'origine. Peut-être même se fait-il donner une ou deux adresses utiles.

Ayant interrompu ses études en raison de la guerre, sans espoir de les reprendre un jour, interdit de poursuivre son engagement militaire durant le conflit, il se tourne vers les emplois coloniaux proposés par les industriels, notamment les textiles du Nord et de Belgique très investis dans les plantations de caoutchouc du Congo.

Ce pays, actuelle République du Congo ou « Congo-Brazzaville » par opposition à son vaste voisin dénommé Congo Belge, « Congo-Léopoldville », « Congo-Kinshasa » puis Zaïre et enfin République Démocratique du Congo (RDC), a été colonisé et inclus dans l'empire français vers 1890. Il fait partie d'un vaste ensemble colonial dénommé Afrique Équatoriale Française (AEF), complétant les autres colonies africaines formant l'Afrique Occidentale Française (AOF).

Louis Clot obtient un passeport pour le Congo français valable à compter du 17 octobre 1917 et arrive à M'Pouya le 1er décembre 1917 après une longue navigation. Il se présente à Brazzaville, où il est recruté. Son employeur, l'Al-Kel-Lé, est un consortium regroupant les 3 sociétés Alima, Nkémé-Nkéni et Léfini, du nom de trois rivières affluents du fleuve Congo.

La société qui l'emploie à M'Pouya, petite ville située sur la rive « française » du fleuve Congo qui sépare alors l'AEF du Congo belge, exploite la culture de l'hévéa le long du fleuve Congo, et Louis est qualifié « d'agent de plantations aux colonies », jusqu'au moment de son décès en 1942.


Le caoutchouc, une ressource coloniale très exploitée en Afrique
Hergé, Tintin au Congo, éd. Casterman, 1931.

Les conditions de travail des ouvriers noirs dans les plantations sont un sujet sensible connu de tous. Au début du siècle, le rapport Casement a déjà dénoncé les traitements esclavagistes et brutaux ayant cours dans les plantations belges, tels que les mutilations, les coups et blessures, les meurtres et les assassinats d'ouvriers par des membres de l'encadrement belge. La partie française n'est pas en reste, et l'affaire Toqué-Gaud (assassinat d'un ouvrier noir commis par des administrateurs des colonies dans des conditions particulièrement cruelles) déclenche une enquête conduite par Brazza en 1905. Comme le pointe son rapport, la France exerce dans sa colonie des dérives et des sévices inacceptables.

Afin d'éviter désormais pareilles accusations et jugements, l'administration coloniale française impose aux entreprises des consignes strictes, dont l'application locale apparaît hélas fort peu contrôlée.


Le domaine colonial français en Afrique en 1935. 
En foncé, l'Afrique Équatoriale Française.

L'exploitation des ressources naturelles de l'AEF est donc soumise à un cahier des charges contraignant imposé par l'administration coloniale, cadre juridico-politique qui tend parfois vers une certaine confusion des pouvoirs entre l'autorité publique et la puissance industrielle privée.

Ainsi, comme l'indique Catherine Coquery-Vidrovitch2, « la compagnie versait annuellement à la colonie, d’une part une redevance fixe qui variait suivant la superficie de la concession (de 500 à 50 000 frs), augmentée à partir de la cinquième et de la onzième année, et d’autre part un pourcentage de 15 % sur les bénéfices. Elle devait en outre déposer un cautionnement (de 8 000 à 100 000 frs selon les cas), participer à l’établissement des postes de douane rendus nécessaires par ses opérations et, le cas échéant, à la construction des lignes télégraphiques traversant son territoire.

Elle était astreinte à entretenir, sur son réseau fluvial, un nombre défini de bateaux à vapeur de petit et grand modèle et à mettre en terre au moins cent cinquante pieds de plantes à caoutchouc par tonne exportée.

En revanche, toute terre mise en valeur par ses soins devenait, en fin de contrat, sa propriété pleine et entière. La définition de cette « mise en valeur » était d’ailleurs fort extensive : c’était une récolte de caoutchouc sur vingt pieds à l’hectare, ou des constructions sur un dixième du sol. (…) Certes, il était entendu que les Africains conservaient les villages qu’ils occupaient et un droit de jouissance sur les terres de forêt, de pâturage et de culture qui leur étaient « réservées ». Mais la délimitation de ces réserves fut l’occasion de difficultés inextricables. Les mœurs, coutumes, organisation et religion locales devaient être respectées (...) L’expérience prouva en ce domaine la carence complète du contrôle local et l’insuffisance de l’armature légale prévue pour garantir les intérêts de l’État ».


La colonie française du Congo.
En rouge, localisation de M'Pouya où réside Louis Clot.

Louis exerce au sein de l'entreprise, une probable fonction de cadre ou de contremaître d'une équipe « indigène ». Il n'est pas possible à ce jour d'évaluer la durée de la présence de Louis Clot au Congo-Brazzaville, au service de l'Al-Kel-Lé et de ses plantations d'hévéas. Il n'est pas davantage possible de dater son retour en métropole, ni d'en connaître les raisons. Tout au plus peut-on estimer qu'il y passa l'essentiel des années 1920 et 1930.

Durant cette longue absence, la famille de Louis a fortement évolué : sa sœur Joséphine est morte en 1918 à Lambézellec, à son domicile de Kerélie dans le quartier de la Villette, à l'âge de 24 ans. Sa sœur Madeleine a quitté la commune natale pour Paris où elle vit désormais, depuis son mariage en 1935 dans le XVIIème arrondissement, avec le Dr André Charpentier. Même sa mère Isoline a quitté le Finistère et a rejoint sa fille à Paris.

C'est pourtant à Lambézellec que Louis rentre, de retour de l'AEF. Aucun membre de sa famille n'est là pour l'accueillir, et l'on est tenté de penser que les liens familiaux se sont dissous durant son absence, au point qu'Isoline Morlais ne sache même pas que son fils est revenu en métropole. Louis a peut-être encore quelques relations d'enfance dans sa commune natale, du moins on veut s'en convaincre.

Un jour de décembre 1941, alors que les déplacements sont difficiles en raison des restrictions imposées par l'armée d'occupation, Louis se rend à Quimper. Cette visite ne surprend pas : c'est dans cette ville, rue de Douarnenez, que vit sa vieille tante Marie Joséphine Morlais, 81 ans, sœur d'Isoline et veuve de Lambert Coupu.

Marie Joséphine décède à son domicile le 3 décembre, peu de temps avant ou après la venue de son neveu. Dans les jours ou les semaines qui suivent, Louis est admis à l'hospice de Quimper, le futur hôpital de la Providence. Il y décède le 19 janvier 1942, un mois et demi après sa tante. Il paraît difficile de ne pas faire un lien entre ces deux décès rapprochés, et d'imaginer le signe possible d'une maladie contagieuse ayant emporté la tante puis le neveu.

Selon le service des cimetières de Quimper, Louis Clot paraît avoir été inhumé dans un premier temps au cimetière St-Marc en tant qu'indigent, puis transféré après quelques temps à la fosse commune du cimetière de St-Louis ou de St-Joseph, en l'absence du paiement d'une concession.

Ainsi s'achève la vie de Louis Clot, loin des siens et peut-être à leur insu, célibataire sans enfant et sans ressources, dans le dénuement et l'anonymat le plus complet. Le fonctionnaire de l'état-civil de Quimper rédigea l'acte de décès, transcrit quelques semaines plus tard par celui de Lambézellec où Louis résidait. Deux registres municipaux lui servent aujourd'hui de sépulture.

Sa mère Isoline, qui ne se déplaça pas, n'en sût probablement rien. Elle-même gît aujourd'hui seule dans une tombe de Bobigny, près de l'hôpital franco-musulman où elle décéda en 1953, loin des siens et loin du cimetière de Brest où reposent ses parents, son mari et l'une de ses filles.



Jean-Marie Renault

(Rédaction certifiée sans recours à l'intelligence artificielle)


1Historique du 2ème Régiment d'Infanterie coloniale, éd. Librairie Chapelot, Paris. [BnF Gallica]

2Catherine Coquery-Vidrovitch, Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires 1898-1930, éd. EHESS, Paris.


mardi 19 août 2025

Août 44, un mariage dans la guerre

 

Si la chaleur est accablante en ce mois d'août 44, c'est surtout le climat qui règne alors dans la capitale qui impose sa marque. L'occupant est encore maître de la ville et la perspective de devoir céder Paris aux forces américaines qui progressent désormais rapidement rend l'état-major allemand particulièrement nerveux.

La population se prépare à subir des combats probables, espérés ou craints, et le risque d'un bombardement allié circule sur toutes les lèvres. Pire, il se dit que, si elle devait fuir la capitale, la Wehrmacht adopterait la politique de la terre brûlée, laissant au vainqueur un champ de ruines en lieu et place de ce que les parisiens estiment être la plus belle ville du Monde.

Il ne se passe pas de jour ou de nuit sans que les sirènes hurlent sur tous les toits et que, apeurée ou blasée, la population des immeubles descende dans les abris de quartier. C'est, avec la quête quotidienne d'une nourriture devenue rare, le lot quotidien de chaque parisien.

Marie Le Baill, la pharmacienne.


Marie Le Baill (1918-2009) habite au 2nd étage d'un bâtiment en fond de cour d'un immeuble de la rue Notre-Dame des Champs, cette longue voie ombragée qui serpente du carrefour St-Placide à celui de l'Observatoire. Elle y est arrivée il y a quelques années avec ses parents depuis Brest, où elle est née il y a 26 ans, pour y poursuivre et achever des études à la Faculté de Pharmacie toute proche. Elle obtient le diplôme de Pharmacien le 12 octobre 1942, aux heures les plus sombres de l'Occupation.

A l'automne 42, Marie débute un travail de thèse de Microbiologie qu'elle doit arrêter l'année suivante en raison de conditions matérielles incompatibles avec un travail de recherche. Elle ne le reprendra pas après la guerre, son environnement personnel ne le permettant plus : à la demande de son futur mari, il lui fallait choisir entre les microbes et lui...

En 1940 puis 1943, elle a perdu sa mère Marie Morlais puis son père François Le Baill. Depuis le 5 septembre 43, elle se trouve désormais seule, bien loin d'une ville natale qui s'apprête elle-même à être détruite sous les bombardements alliés. Fille unique, sa famille est faite de cousines et de cousins, de tantes et d'oncles avec lesquels elle tente de correspondre malgré les incertitudes de l'acheminement du courrier. Suivant les ordres des autorités allemandes et les conseils des Alliés, tous se sont réfugiés dans les campagnes du Léon : Ploumoguer, Saint-Renan, Plouzané...

La solitude de Marie serait totale sans l'aide matérielle et affectueuse d'un couple de voisins du 5ème étage de l'immeuble, Monsieur et Madame Legrand. René Legrand, architecte dont la notoriété se développera lors de la reconstruction de Royan, lui tient un peu lieu de père de substitution et lui permet de poursuivre son activité de pharmacienne aux Laboratoires Fournier situés place de la Bastille, en allégeant le fardeau quotidien de devoir trouver à manger.

Comme de nombreux Bretons du quartier Montparnasse, Marie et ses parents ont fréquenté avant la guerre le foyer culturel Kêr Vreiz au 43 rue Saint-Placide. On y parle du pays, on y rencontre diverses personnalités de la littérature et de la musique bretonnes, on y apprend le breton. La fréquentation de ce foyer se poursuivra durant la guerre, puis longtemps après la Libération.

C'est à Kêr Vreiz que le père de Marie, François Le Baill, contrôleur principal des PTT, lui présente un ingénieur qui travaille pour le même ministère. Si le titre d'ingénieur fait impression, plus encore que le goût pour la culture bretonne, c'est celui d'ancien élève de l'Ecole Polytechnique qui frappe alors la jeune pharmacienne.

Jean Renault, l'ingénieur des PTT.


Né à Trémeur (Côtes-du-Nord), Jean Renault (1908-1978) est installé à Paris depuis plusieurs années. Il a connu la capitale une première fois à partir de 1925 lors de ses études supérieures en classes préparatoires au lycée St-Louis puis à l'Ecole Polytechnique, et enfin à l'Ecole Supérieure d’Électricité (Supélec).

Affecté d'abord à Rennes aux services des PTT, il revient faire carrière à Paris à partir de novembre 1934 à la Direction de la Vérification du Matériel puis, durant les années 40, à la Direction de l'Enseignement située rue Barrault.

Malgré ses incessants retours à Trémeur pour rendre de fréquentes visites à ses parents instituteurs en retraite et à son neveu Louis, Jean connaît la capitale depuis une dizaine d'années lorsqu'il fréquente, pour ses loisirs, le foyer Kêr Vreiz. Il habite au 11 avenue de la Porte de la Plaine, dans le 15ème arrondissement, au moment de son mariage. Il s'y est installé un univers douillet grâce au mobilier acheté en janvier 36 chez P. Maurice, 11 faubourg St-Antoine : une literie, un cosy d'angle, une table portefeuille, un bahut et deux fauteuils en velours havane. Cela tranche avec l'univers néo-breton bien ciré dans lequel vit Marie Le Baill.

Jean avait été mobilisé en 1939 lors de cette « drôle de guerre » dont l'échec, en juin 1940, avait jeté sur le pays le voile noir de la honte de l'occupation pour les uns, et le simple besoin de se faire à l’existence de nouvelles institutions pour les autres.

Entre convictions politiques et besoin d'aller et venir, de se nourrir, de travailler, de vivre au quotidien, chaque individu de la population française oscille entre le noir, le gris et le blanc. Chez Jean Renault comme chez beaucoup d'autres, le fort sentiment d'appartenance à une identité culturelle et historique bretonne distincte ajoute encore à la complexité des choix.

Un mariage à haut risque.

De l'automne 1943 au printemps 1944, Jean et Marie se fréquentent régulièrement. Le fonctionnement chaotique des transports en commun n'entraîne aucune difficulté à se rencontrer, à une époque où les parisiens, pas la force des choses, marchent beaucoup.


Files d'attente aux boulangeries et chevaux de frise,
le quotidien des Parisiens en 1944.

Jean dîne parfois chez Marie d'un repas composé du peu de nourriture trouvée ce jour-là. Puis il regagne son domicile à pieds : les usages de l'époque, tant du côté Renault que Le Baill, ne doivent aucunement laisser planer la suspicion d'une relation hors mariage. Jean est parfois invité chez Monsieur et Madame Legrand en présence de Marie, et elle-même est invitée par Jean au restaurant Marty avenue des Gobelins. Après le repas et un peu de marche, on se quitte chastement en promettant de se revoir très vite.

Le couvre-feu est imposé, et chacun doit régler sa vie et ses déplacements en fonction des horaires décidés par l'occupant. Un soir qu'elle revient un peu tard de Kêr Vreiz, Marie est arrêtée par des soldats allemands dans une rue Notre-Dame des Champs alors plongée dans une obscurité totale. Après contrôle, elle est autorisée à rentrer chez elle.

A Pâques 44, Marie est invitée pour la première fois au domicile de ses futurs beaux-parents. Il s'agit pour ces derniers de faire la connaissance de cette pharmacienne d'origine brestoise dont leur fils leur dit le plus grand bien et, le cas échéant, de donner leur accord au mariage que l'on pressent.

Le voyage de Marie se réalise dans des conditions extrêmement pénibles. En mai 44, le Débarquement allié n'a pas encore eu lieu et l'ensemble du territoire est occupé par l'armée allemande. Mais de nombreux actes de Résistance se déroulent chaque jour un peu plus, le réseau ferré en étant une des cibles favorites.

Il est convenu qu'elle doit descendre en gare de Lamballe où quelqu'un viendra la chercher, mais des attentats près de Saint-Brieuc ont coupé la voie et ralenti son train qui assurait un service omnibus depuis Paris ! C'est donc épuisée et avec plusieurs heures de retard que Marie arrive à Lamballe en plein milieu de la nuit.

Le trajet de retour ne sera pas non plus des plus simples, une interruption de la voie entre la gare de Bröons (qui dessert Trémeur) et celle de Rennes obligeant les voyageurs à passer par Lamballe, Dinan et Dol.

Au début intimidée par ses hôtes, elle fait bonne impression. A l'évidence, ses études et son attitude correspondent bien à l'épouse que les parents de Jean souhaitent pour leur fils. Celui-ci, de son côté, se félicite de ce bon contact et sent l'approbation de ses parents. C'est désormais convenu : Jean et Marie se marieront prochainement. Un premier obstacle, celui d'un désaccord parental toujours possible, est désormais surmonté : aucun des deux futurs époux n'aurait pris le risque de forcer un interdit, surtout pas Jean malgré ses 36 ans.

On reste aujourd'hui un peu étonné de cette approbation parentale, tant la personnalité et les valeurs de Marie Le Baill tranchent avec celles de ses futurs beaux-parents. Marie est une citadine, très urbaine dans ses habitudes, peu connaisseuse de la campagne et des usages ruraux, notamment en matière d'alimentation. La pharmacienne veille, munie de ses connaissances et de ses principes. Qu'importe, sans doute n'y a-t-il pas là de quoi faire échouer ce projet d'union.

Plus surprenante encore est la tolérance observée par Jean Baptiste, le futur beau-père, à l'égard des fortes convictions religieuses de cette demoiselle pieuse et pratiquante. Cet ancien « hussard noir de la République » semble souvent confondre laïcité et anticléricalisme. Il a la pratique religieuse en horreur et, à son décès en 1962, sa tombe ne portera pas de croix à sa demande.

Sans doute a-t-il soufflé durant ces deux ou trois jours un vent de bonheur et d'espoir partagé...

Marie, fille unique longtemps choyée, avait perdu ses deux parents et la question d'une autorisation ne se posait pas pour elle. Un accord n'eût pourtant pas été gagné facilement du vivant de son père, ainsi qu'elle l'a écrit en juillet 1993 dans une note retrouvée après son décès : « Je ne me serais pas mariée tant que mon père vivait : il y aurait eu trop de problèmes ».

La décision du mariage étant prise, il reste en ces temps difficiles à trouver une date et un lieu de repas. Le choix se porte sur le 12 août 44, les témoins seront Pierre Bertin, cousin de Jean, et René Legrand à qui Marie doit beaucoup.

La capitale est en pleine agitation. Les forces américaines, venant de l'ouest, foncent vers l'Allemagne en contournant Paris : contrairement aux rumeurs insistantes, il n'y aura pas de bombardement allié sur la capitale. En revanche, le général Von Choltitz tient encore la place et menace d'exécuter la demande d'Hitler, raser les principaux monuments de la capitale ou, compte tenu de ses moyens insuffisants, d'en faire au moins sauter tous les ponts pour ralentir la progression des Alliés.

Le 12 août, jour du mariage, Jean et Marie se donnent rendez-vous à 10 heures 30 à la mairie du VIème arrondissement, à deux pas du Luxembourg. A 10 heures 40, ils sont mariés lors d'une brève cérémonie par un maire adjoint, André Arthus Bertrand, qui montre une évidente nervosité.

Quatre, elles sont à peine plus de quatre personnes présentes en mairie : les deux mariés et les deux témoins, auxquels il faut sans doute ajouter Madame Legrand, ainsi qu'Andrée Bertin, la fille du témoin de Jean, et quelques voisins peu nombreux. Tous les moyens de communication étant à l'arrêt, aucun membre des deux familles n'a pu faire le voyage depuis Trémeur ou la région de Brest.

Malgré les circonstances qui devraient apporter le bonheur dans chaque esprit, chacun vit dans la crainte du lendemain.

Marie essaye de ne pas penser à chaque instant à la bataille de Brest qui s'est engagée la semaine précédente, et qui durera – elle l'apprendra bientôt - du 7 août au 18 septembre. Le 12 août, sa ville natale n'est pas encore rasée et son immeuble de la rue Ducouëdic est encore debout. Il sera, paraît-il, le seul immeuble du quartier à se tenir encore dressé à la fin des bombardements.

Le 14, toute la population civile finit d'être évacuée : les belligérants se font désormais face à face et le commandant allemand de la place n'entend pas se rendre, quoi qu'il en coûte à la Wehrmacht et à la Kriegsmarine.

La cérémonie religieuse se déroule en l'église Notre-Dame des Champs, boulevard du Montparnasse, à deux pas de chez Marie. Il s'agit de son église paroissiale, celle où ont été célébrées il y a peu les obsèques de sa mère puis de son père.

Le curé de la paroisse montre des signes de méfiance. Quelles que soient les rumeurs, les sirènes poursuivent leurs hurlements fréquents et les descentes aux abris sont impératives. Il décide alors d'officier en sous-sol, et c'est dans la crypte de l'église que se déroule le mariage religieux, à l'abri des risques d'effondrement de l'église. Chacun, en tout cas, veut s'en convaincre.


Marie et Jean le jour de leur mariage
lors d'une halte au jardin du Luxembourg.

Après l'église, on se rend au restaurant. Malgré les difficultés d'approvisionnement, il faut bien marquer l’événement et s'offrir un repas. Nos mariés, leurs témoins et quelques amis gagnent à pied l'avenue des Gobelins et s'installent au restaurant Marty, où Jean Renault a son rond de serviette. Il est difficile d'imaginer le menu à une pareille époque, mais on peut penser que les rutabagas et l'infusion de chicorée y ont eu toute leur place.

Le restaurant Marty, avenue des Gobelins.

Une fois le repas pris, on discute évidemment des événements, on marche un peu ensemble mais sans excès : le risque d'être surpris dans une fusillade entre Résistants et soldats allemands est réel. Chacun se sépare, rentre à l'abri tandis que les rumeurs d'une insurrection de la population augmentent peu à peu.

Après la fête...

La fête a été brève et chaleureuse, mais le quotidien de Paris a tôt fait d'occuper de nouveau tous les esprits.

Le couple s'est installé chez la mariée, dont l'appartement est alors suffisamment vaste. Dans une capitale où les logements vacants sont rares et chers, Marie cherche un hébergement pour son amie brestoise Madeleine Coatanéa qui s'apprête à venir travailler à Paris. Prudemment, Jean continue à payer durant quelques mois le loyer de son ancien logement, dans l'attente de l'arrivée de Madeleine qui s'y installe dès le début de 1945.

Six jours après, la grève générale est décidée à Paris alors que commence une insurrection populaire qui facilitera l'entrée par la porte d'Orléans, le 24 août, de la 2éme division blindée commandée par le général Leclerc. Dans le quartier de Jean Renault et de Marie Le Baill, les événements se précipitent. Des barricades sont érigées rue d'Assas et au carrefour Saint-Placide, le Sénat alors quartier général de la Luftwaffe est pris pour cible par les chars pour en déloger l'occupant.

Depuis l’appartement de la rue Notre-Dame des Champs, on entend le roulement des chars de la division Leclerc qui font vibrer les pavés de l'avenue de l'Observatoire et du boulevard Saint-Michel, on entend également les obus tirés sur l'Ecole des Mines et le Sénat, formant dans les façades des trous que l'on peut voir encore aujourd'hui.

La cour intérieure du Sénat, peu après l'intervention de la 2ème DB.

Il y a les troubles visibles, l'armée allemande qui se retire peu à peu de ses derniers retranchements. Et puis il y a les actions de l'ombre, celles que l'on ignore réellement ou qu'on ne veut pas connaître.

Le 15 août, la prison du Cherche-Midi qui se trouve dans le même quartier est ainsi vidée de ses occupants par la Wehrmacht. Qui en est témoin, en ce jour de fête des Marie ? Nul ne le sait.

Les prisonniers sont chargés dans des autobus et conduits à la gare de Pantin. Tous sont des prisonniers politiques, que l'on regroupe avec ceux venant du fort de Romainville, de la prison de Fresnes et du camp de Compiègne pour former le dernier convoi de la mort. A 10 jours de la Libération de Paris, 2 200 hommes et femmes sont ainsi conduits vers les camps d'extermination : la folie criminelle de l'occupant, qui sait devoir quitter prochainement les lieux, ne connaît pas de fin.

Les femmes iront rejoindre à Ravensbrück le sort de dizaines de milliers d'autres femmes, dont fait partie Delphine Morlais.

Qui sait alors qu'une totale abomination vient de se produire ce jour-là à quelques pâtés de maison du domicile conjugal, à quelques jours de la libération définitive de la capitale ?

Et dans la famille, qui sait qui est Delphine, la cousine éloignée de Marie Morlais, mère de Marie Le Baill ? Comment imaginer, 80 ans après, l'extrême cloisonnement de la société qui rend possible la barbarie à proximité immédiate de la vie de chacun ?

Dans cette capitale enfiévrée où les Résistants de la dernière minute s’additionnent à chaque instant, il devient impossible de faire la part des choses entre ceux qui savent et ceux qui ignorent, ceux qui étaient pétainistes et qui se disent aujourd'hui gaullistes, ceux qui prirent le risque de se lever dès le début et ceux qui le font maintenant que l'ennemi est affaibli et que la capitulation approche.

C'est dans le quartier Montparnasse, encore lui, celui de Jean et Marie, que se décidera définitivement la libération de la capitale. Le 25 août, le général Von Choltitz signe la reddition de l'armée allemande à la gare Montparnasse transformée en QG de la 2ème DB, cette gare si souvent fréquentée par Jean Renault et Marie Le Baill. La guerre est finie à Paris, mais elle ne l'est pas partout.

Marie Le Baill s'inquiète pour ses cousins et cousines pris dans la poche de Brest. Le journal lui apprend quotidiennement son lot de désastres : Brest n'est plus, Brest est rasée. Le 9 septembre, alors que la Wehrmacht refuse toujours de se rendre et que le siège de la ville se poursuit sous les pires bombardements, l'abri Sadi Carnot explose en faisant plus de 800 morts dont 330 civils. Marie est folle d'inquiétude, elle ignore encore qu'aucun membre de sa famille ne figure au nombre des morts. Cet abri, elle le connaissait bien, elle qui était née 2 rue Ducouëdic que l'on dénommait également 2 place Sadi Carnot...

Un mariage, une histoire dans l'Histoire.



Jean-Marie Renault
16 août 2025

Texte garanti sans aucun recours
à l'intelligence artificielle.